En déplacement à Alger, Laurant Fabius a vu le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Convalescent, Bouteflika est-il capable de diriger le pays ? Tout le monde s’interroge. Du coup, on demande à le voir… Et on a vu.

Abdelaziz Bouteflika est devenu un monument que l’on visite. Il est au programme et pourtant chacun s’interroge, journalistes comme diplomates. "Verra-t-on Bouteflika ?" "Combien de temps ?" "Où?" "Aura-t-il la force de suivre un entretien, d’aborder des questions compliquées ?» Le cortège file vers le centre d’Alger et déjà on nous prévient : "Il n’y aura pas d’image, les Algériens ne veulent pas". On fait valoir que de cacher le président sera encore plus mal interprété que de le voir affaibli, qu’on en déduira qu’il y a quelque chose qui ne va pas. "On verra rien" n’est jamais définitif. Au dernier moment, le veto est levé. Ce sera 3 minutes, sans micro, sans question. C’est déjà ça.

L'AVC qui l'a frappé a laissé des séquelles, une fatigue profonde

Les diplomates en poste sur place racontent comment depuis des mois, depuis son hospitalisation à Paris, la presse algérienne fait feux de tout bois. À l’époque, des manifestations avaient éclaté. "Le Val de Grâce pour tous !" scandaient les manifestants, désespérés par la qualité des hôpitaux dans leur pays. Un journal l’avait donné dans le coma. C’était faux. Le journal a fermé depuis. Après son retour à Alger et son élection pour un quatrième mandat, les Algériens ont tout lu, tout entendu au sujet du président.

Quand la porte s’ouvre, Bouteflika est déjà installé. L’AVC qui l’a frappé a laissé des séquelles. Une fatigue profonde. Une hémiplégie qui peine à se résorber. Sa voix est affectée. Le son qui sort de sa bouche est tellement faible que le président algérien porte un micro avec amplificateur, même dans les entretiens restreints comme avec Laurent Fabius. On nous pousse sur le côté pour éviter que la caméra ne filme le mauvais profil, celui du micro. Mais c’est un secret de polichinelle que la presse algérienne avait révélé le jour où au fond de la pièce, on avait vu des conseillers écouter le président avec des casques.

L'Algérie, un pays sclérosé qui a besoin d'air

Mais il parle. Il est là. Physiquement et mentalement. La conversation suit son cours. Parfois elle se ralentie, puis repart de plus belle. Le président s’amuse, envoie des piques à ceux qui ont le tort d’être absents, évoque ses souvenirs, des anecdotes et revient sur le terrorisme en Libye qui menace la région. L’Algérie est-elle un pays sans tête ? Non à l’évidence. L’Algérie est-elle dirigée par Bouteflika ? Non à l’évidence. Mais dans ce système verrouillé, le pouvoir n’est de toute manière pas uniquement au palais. Loin s’en faut.

Au final, on ressort en se disant que l’Algérie à l’image de son président : un pays sclérosé, figé, qui a un besoin impérieux d’air. Un pays où plus rien ne fonctionne mais qui tient encore debout, par la force de l’habitude. Tétanisé par l’administration et les intérêts personnels. Un pays où le changement fait aussi peur que la mort.


par Olivier Ravanello