Le H'choumanistan ou les nouveaux dbarquements de dos Sidi Fredj


par Kamel Daoud


Eparses dans la tte parpille : le 10 juin ? Le 19 ? L'an zro de l'hgire ? A Alger, une initiative semble avoir t lance : voiler les plages, les femmes, les hommes, les grains de sable un par un, les vagues, les mouettes. Le pays sera un vaste parasol noir et avec des oeils. Les femmes seront des baleines qui nagent. Les hommes des pantalons qui errent au soleil. C'est la victoire du FIS : une gnration Echorouk / Ennahhar pour nous cerner jusqu'aux aisselles pendant que les enfants du rgime se font scolariser Londres et Paris. Sadani ne se battra pas avec nous contre la pakistanisation de l'Algrie : ses enfants sont en France, logs et insrs dans la modernit et l'herbe verte. Nous, nous avons ces brigades de moeurs et les mosques, les imams, les fatwas et les ministres btes et sans aucune vision de l'Etat et de la puissance et ces deux journaux TV.

Le corps est cern. Certains abdiquent : photo d'une femme habille d'une combinaison de laine de la tte au pied avec un maillot deux pices en dessus. Une autre nage en tchador et fait peur l'ocan et fait reculer les ples. Une dernire ne sort pas, reste chez elle, en elle, replie en quatre et attendant d'tre dplie en vain par la tendresse ou un feuilleton turc. L'homme ? Mieux, mais en pire : son corps, selon l'islam wahhabite, est un tratre : il faut le surveiller et s'en dbarrasser au plus vite pour rencontrer Dieu. Ou bien l'taler, l'affirmer mais en infirmant les autres. Le vivre comme une tente au Sahara. Le futur ? Le corps du mle sera un pantalon puisque le corps de l'homme n'est plus qu'un sexe nvros, selon la vision putride et malade de nos prsents. L'An zro : le corps de la femme est un crime, celui de l'homme est un paon.

Puis vient la pense d'hier soir, sombre : l'arme islamique du pays du Cham qui publie des photos de sa reconqute de Mossoul, son dmantlement des frontires de Sykes-Picot, sa joie sombre et ses arrestations de femmes, mains sur la tte, cheveux nus et pantalons, surveilles par des femmes-tchadors en kalachnikov Une rouille vorace qui mange, qui avance, une terrible tumeur qui se dveloppe au flanc du corps de la terre. Autrement mais de mme : on commence par des plages ici, mais cela se transformera un jour en une arme d'Allah, un jour, comme ailleurs. La bataille est dans le corps de la femme, espace de civilisation, de dfaite, de l'enfantement, l'amour ou de l'abdication : quand le corps de la femme est dfait ou vaincu ou cras et lapid, la libert de la femme est dtruite, puis celle de l'homme, puis celle de la terre, des villes, du pays. D'ailleurs, c'est une vieille loi de la prhistoire : on est vaincu quand on vous prend femmes et puits et troupeaux.

Aujourd'hui on laisse faire souvent. Chacun selon soi. On recule devant ceux qui veulent criminaliser le corps des femmes et, du coup, ils enfantent d'eux-mmes leur obscurit, deviennent plus nombreux et, d'une groupe de jeunes enthousiasms par des imams et deux journaux, on fabriquera une arme du Chams, une horde et un Emirat.

Le que faire ? Ne pas abdiquer, dfendre les femmes, ne pas se sentir coupable face ceux qui vous exhibent Dieu chaque propos, ne pas croire qu'ils sont dans la norme et que nous sommes dans l'infraction, ne pas accepter l'ide qu'une religion doit tre subie, ni que l'Algrie est seulement pour une seule religion, ne pas cder un mtre, un grain de sable, un coude. Ne pas baisser les yeux surtout, ni se cacher ou se sentir coupable de son vtement. Car contrairement aux autres, nous, nous n'avons pas les moyens d'envoyer nos enfants Londres et en en Europe. Ce pays est nous et celui qui veut jouer au Mollah ou au Taliban, on peut lui conseiller l'Afghanistan comme destination ou l'Arabie Saoudite comme mre.

Curieuse concidence dj : la dfaite de ce pays a commenc sur une plage. Sidi Fredj. Non ? Aujourd'hui, des monstres tentent le mme dbarquement, mais de dos, pour coloniser le pays, ses puits et ses femmes. Au nom du H'choumanistan qui dj gangrne les resto, les cits, les immeubles, les espaces, les jardins et les airs et la parole, l'crit et l'acte et le dessin et la courbe.


par Kamel Daoud

Le Quotidien d'Oran