L'armée algérienne ? Oui, mais laquelle ?


par Kamel Daoud


C'est la mode depuis quelques mois : l'armée algérienne, tout le monde semble la vouloir mais personne ne veut la regarder et la définir.

Il y a, en effet, trois armées algériennes : celle dite «politique» selon la formule de S.A. Ghozali, euphémisme technique pour désigner le DRS, aujourd'hui prétendument affaibli et «constitutionalisé»; il y a l'armée de quelques hauts officiers trop influents et il y a l'armée populaire, des filles et fils du peuple, parfois mal nourris, sans carrière ni logement, éparpillés le long des frontières et qui finissent mortels et loin d'être riches après la mise à la retraite. «Les gens nous font mal quand ils confondent armée et quelques officiers et leurs frasques ou affaires», confiera un ex-très haut officier au chroniqueur lors d'un repas. «Quand ils parlent de l'armée, les gens sont lâches et n'osent pas parler de certains avec leurs noms, alors, ils nous impliquent et nous inculpent tous».

Les trois ne sont pas les mêmes, même si le corps est identique à lui-même, de part sa tradition. Et donc, chacun veut cette armée et la voit selon lui-même. Bouteflika la voit comme une menace permanente, son frère comme une amitié avec un vice-ministre, les gens des troupes comme une machine ingrate et noble à la fois et l'opinion comme une source de dictature, de fierté ou de problèmes ou d'emplois. Le vice-ministre la veut encore plus fidèle et y applique des lois de mise à la retraite qui ne le concernent pas, lui, puisqu'il est vice-ministre; le frère comme un instrument et le Président comme seul électeur dont il écoute la voix en surveillant les mains et les yeux.

Sauf que cette armée est aujourd'hui sollicitée par tous et encore plus : les trois précités mais aussi les démocrates, les avocats de la transition et la France et l'Occident. Beaucoup de militants politiques algériens lui demandent aujourd'hui d'agir, d'assurer la transition et de débloquer la situation. Ceux-là interpellent surtout l'armée populaire et les jeunes officiers qui risqueront d'être mis à la retraite très jeunes, à cause de cela. Ces militants ont compris qu'on ne peut rien contre le régime sans l'armée puisque lui peut tout, au nom de l'armée. Le changement interviendra quand l'armée populaire fera pression sur l'armée des castes. Lors de la dernière rencontre historique des opposants à Alger, le 10 juin, certains l'ont dit et réclamé et soutenu et affirmé.

Et cette même armée est sollicitée aussi par la France et l'Occident pour sécuriser le Maghreb, la Libye surtout, le Sahel aussi. Le ballet de ministres à Alger ressemble presque à du harcèlement pour obtenir des accords et des engagements et mettre fin à la doctrine désuète du non interventionnisme d'une armée née d'une guerre de Libération et pas d'une guerre d'intervention, ayant la mystique de la souveraineté, pas de la conquête.

Le maître mot est donc «intervention». On demande à l'armée d'intervenir en Libye, en démocratie, pour la transition, contre le changement, au nom de la sécurité, de l'amitié, de la famille ou des liens ou de la discipline ou du tutorat. Du coup, cette armée, née avant le pays, est demandée partout et par tous. Bouteflika la veut dans l'un de ses tiroirs, le vice-ministre sous sa main, des démocrates la demandent en politique, la France la demande en Libye et ses troupes la veulent dans les casernes pour qu'elle s'occupe un peu d'eux, de leurs équipements et de leurs pensions et demandes de logement.

A la fin ? C'est selon chacun. L'armée algérienne est vue/demandée partout et nulle part à la fois. Tous parlent d'armée, mais personne ne se demande de laquelle il s'agit, à chaque fois.


par Kamel Daoud


Le Quotidien d'Oran