Les "incitations monétaires" ne marchent pas, selon de nombreux économistes.


En couverture de son dernier numéro où l'on voit un bébé tout nu entièrement tatoué de logos publicitaires, la revue Books pose cette question : l'argent peut-il tout acheter ? C'est presque un sujet du bac de philo ou... de sciences économiques. Les candidats n'auraient en tout cas aucun mal à l'illustrer avec des exemples tirés de l'actualité. Comme celle du football : le Paris-Saint-Germain du Qatar (400 millions d'euros de budget) a remporté le Championnat de Ligue 1 devant l'AS Monaco, deuxième club le plus riche (130 millions) et propriété du milliardaire russe Dmitry Rybolovlev. Mieux, on retrouve - dans le désordre - aux sept premières places du classement final les sept plus gros budgets. L'argent semble plus efficace pour faire gagner que l'amour du maillot ou l'esprit d'équipe.

Mais il existe des cas bien plus troublants encore de l'intrusion du marché dans des domaines où on ne l'attend guère. Dans son livre "What Money Can't Buy", Michael Sandel, professeur de philosophie politique à Harvard, en cite quelques-uns. En Californie, des prisons proposent aux condamnés qui en ont les moyens (jusqu'à 127 dollars par jour) des cellules de catégorie supérieure à un seul lit. Une association, Projet Prevention, ayant pour objectif de décourager la naissance d'enfants de mères toxicomanes, distribue 300 dollars à ces dernières en échange de leur stérilisation. Des fondations pour lutter contre l'échec scolaire dans les milieux défavorisés donnent 2 dollars aux enfants par livre lu. Toujours aux Etats-Unis, des agences d'adoption demandent 20 000 dollars pour un enfant - deux fois moins lorsqu'il s'agit d'un petit enfant noir. A Harvard, des étudiantes financent leurs études en vendant leurs ovocytes jusqu'à 50 000 dollars, et même 100 000 dollars lorsqu'elles sont très belles. En Inde, des mères porteuses sont payées 10 000 dollars par enfant, mais n'en reçoivent que quelques centaines si l'enfant est mort-né. On a beau être libéral, cette marchandisation des âmes et des corps fait tout de même un peu peur, rappelant la définition qu'Oscar Wilde donnait du cynique : celui qui connaît le prix de tout et la valeur de rien.

Les travaux des économistes pour mesurer l'impact des incitations monétaires sur les comportements des individus indiquent pourtant qu'elles ne sont généralement guère efficaces, les incitations pouvant même se révéler "désincitatives". Pour stimuler l'effort des salariés au travail, par exemple, les récompenses financières présentent des effets positifs à court terme, mais négatifs à long terme. Gagner plus pour travailler plus, cela ne marche pas très bien, et surtout pas très longtemps.

Dans une grande enquête, le Britannique Richard Titmuss avait démontré que la collecte du sang s'effectuait mieux dans un pays comme le Royaume-Uni, où il est gratuit, que dans un pays où il est en partie rémunéré, comme aux Etats-Unis. Sa conclusion : un système non marchand reposant sur l'altruisme fonctionne mieux qu'un système dans lequel le sang est considéré comme une marchandise.

Autre exemple. Il y a quelques années les habitants d'une petite ville de Suisse s'étaient déclarés à 50,8 % favorables à un projet d'implantation de déchets toxiques dans leur commune, mais cette proportion était tombée à 24,6 % lorsque ce projet avait été assorti d'un dédommagement financier. Dernier cas célèbre, celui de crèches en Israël où, pour mettre fin aux retards à répétition des parents venant chercher leurs enfants, il avait été décidé d'instaurer une amende. Mauvaise idée : au bout de quelques semaines, les retards avaient été multipliés par trois, les parents considérant que, à partir du moment où ils payaient, ils n'étaient absolument plus tenus de respecter les horaires. Explication commune à tous ces résultats : les motivations "extrinsèques" que constituent les incitations financières éroderaient les motivations "intrinsèques" des individus (l'altruisme, la solidarité, le sens civique, etc.).

Malheureusement, cette analyse rassurante, qui sauve la morale et indique que l'argent ne "pourrit" pas tout, est loin de faire l'unanimité. D'abord, certains économistes expliquent que si les incitations monétaires ne fonctionnent pas dans les exemples précédents, c'est parce qu'elles ne sont pas assez élevées. Si on proposait des dédommagements financiers plus importants pour le don du sang, la collecte augmenterait sensiblement. Si les parents des crèches israéliennes avaient reçu une amende plus forte, le nombre de retards aurait diminué. Cas de figure un peu sordide, soufflé l'autre soir par une amie un brin désabusée : très peu d'hommes et de femmes seraient prêts à tromper une fois leur conjoint bien aimé pour 1 000 euros. Mais pour 100 000 euros ? Et pour 1 million d'euros ?

Le Prix Nobel d'économie Kenneth Arrow avait expliqué un jour que l'altruisme est une denrée rare qu'il ne faut pas épuiser inutilement dès lors que le marché et l'argent peuvent s'y substituer. Exemple type d'une situation où l'altruisme ne suffit pas à résorber un grave déséquilibre entre l'offre et la demande, celui de la transplantation rénale. En 2011, aux Etats-Unis, 92 000 patients étaient sur des listes d'attente, mais 16 912 greffes seulement ont pu être réalisées. Résultat, 18 personnes sont mortes chaque jour faute d'avoir reçu un rein. En interdisant le commerce du rein de personnes vivantes par noble refus de "marchandiser" le corps, on condamne 6 000 personnes par an à une mort évitable. D'où cette question : est-il plus moral de laisser mourir des gens pour des raisons très pures que de les sauver grâce à des dons lucratifs de reins effectués par des personnes bassement intéressées ? Peut-on faire le bien en agissant pour de l'argent ? Voilà un autre bon sujet pour le bac de philo

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