Alors que Coface Maroc tient aujourd'hui même le 11 juin à Casablanca sa conférence consacrée aux risques, L'Usine Nouvelle a recueilli l'analyse de Pierre Paganelli, l'un de ses économistes spécialisé sur la région concernant la situation de l'économie du Maroc et les risques de paiement.
Quelles sont les perspectives économiques et les risques de paiement en Afrique ? C'est à ces questions que l'assureur-crédit Coface veut répondre au cours de la 2ème édition marocaine du colloque Coface Risque Pays qui se tient à l'hôtel Hyatt Regency à Casablanca ce 11 juin. Filiale du groupe bancaire français Natixis (BPCE), Coface est installé au Maroc depuis 2010. Son bureau de Casablanca compte une soixantaine de salariés. C'est depuis 2012 le "hub" du groupe pour le Maghreb, l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique Centrale.

L'Usine Nouvelle : Quelle est votre appréciation de la situation économique du Maroc ?

Pierre Paganelli : A l’échelle régionale, l’économie marocaine est très stable, même si le chômage, officiellement autour de 10 % est sous-évalué. Ceci étant, la situation reste assez cyclique car dépendante de l’économie européenne et du secteur agricole qui pèse environ 15% du PIB et 40% de la population active et dont le niveau de production est conditionné notamment par la pluviométrie annuelle.

Quelles sont vos prévisions de croissance ?

Après environ 5% de croissance en 2013, nous nous attendons en 2014 à un taux de croissance d’un peu plus de 3%, plus précisément 3,2%. Ce ralentissement est le fait de récoltes agricoles moins bonnes. Ce facteur négatif est en partie contrebalancé par la montée en puissance de nouveaux secteurs industriels tels l’automobile ou l’aéronautique. On note aussi une certaine reprise des industries extractives et du textile. Par ailleurs, le secteur tertiaire (télécom, offshoring, tourisme, banques…) est plutôt performant. Le futur hub financier de Casablanca, CFC (Casablanca Finance City) qui a d’ailleurs accordé son label à Coface Maroc va encore accroître cette dimension. Enfin, on observe l’orientation d’un nombre croissant d’entreprises marocaines, notamment dans la finance et le BTP, vers le marché africain.

Et en matière de comptes publics et extérieurs ?

Le royaume du Maroc affiche de lourds déficits budgétaires et extérieurs. Concernant le déficit budgétaire, les pouvoirs publics ont engagé depuis 2012 la réforme de la Caisse de compensation, le système de subventions aux produits de base et surtout aux carburants, ce qui est positif.
L’important déficit courant (environ 7% du PIB) est lié à la facture pétrolière mais aussi à des exportations de phosphates plutôt en retrait ces dernières années et un certain manque de compétitivité de l’industrie. Son amélioration durable dépendra du succès des secteurs industriels émergents.

Comment ?

Notamment par la poursuite de stratégies sectorielles. Comparé à d’autres pays où il se passe peu de choses concrètes après l’annonce de plans de développement nationaux, au Maroc, le pacte d'Emergence industrielle a été effectivement mis en œuvre par les pouvoirs publics et produit des effets dans les secteurs qualifiés de "métiers mondiaux" : aéronautique, automobile, offshoring ou plus récemment pharmacie.

Il y a au Maroc un débat sur une flexibilité accrue du taux de change du dirham pour relancer les exportations, quel est votre avis ?
C’est un débat qui revient de temps à autre, mais le système de change actuel semble en phase avec les fondamentaux macro-économiques. Une dévaluation accroîtrait immédiatement la facture des importations déjà très lourde.

Le Maroc est-il trop endetté ?

A environ 70% du PIB la dette publique est élevée, mais elle est principalement interne et, pour la part externe, essentiellement remboursable à des conditions concessionnelles, donc avantageuses. Quant à la dette externe proprement dite, elle se situe à un niveau gérable (de l’ordre de 38% du PIB). De plus, le Maroc bénéficie de financements multilatéraux à taux favorables et d’une réserve de précaution (non tirée) de 6,2 milliards de dollars accordée par le FMI. Cette institution est en très bon termes avec le Maroc comme l’a montré Christine Lagarde qui lors d’une visite de deux jours dans le pays début mai a clairement soutenu la politique économique du gouvernement.
A noter aussi que les revenus des expatriés et du tourisme compensent en partie le déficit extérieur. A cela s’ajoute un flux continu d’investissements directs étrangers en provenance d’Europe et de plus en plus des pays du Golfe. Ceux-ci accordent aussi des prêts à taux préférentiels au pays.

Pourquoi la Coface s’est-elle implantée au Maroc ?

Notre filiale qui emploie une cinquantiane de personnes constitue une plateforme pour le Maroc et la région. Au Maroc, l’activité d’assurance-crédit naissante se développe vite. Ce marché qui s’est ouvert il y a 7 ou 8 ans connaît des taux de croissance de plus de 50%. Nous pensons que cette progression va se poursuivre.

Votre évaluation du risque pays en matière de crédit ?

Elle est dans la bonne moyenne, c’est-à-dire A4 à la fois pour le risque pays et le climat des affaires. A titre de comparaison, ces notes sont de B pour l’Algérie ou la Tunisie. Le portefeuille de clients de Coface Maroc est assez diversifié : BTP, cimenterie, plastique, industries électriques, distribution... Notre expérience de paiement y reste stable à des niveaux assez élevés, mais avec des taux de recouvrement assez importants.

Quid du tissu d’entreprises et du cadre des affaires?

Les TPE et PME constituent 90% des entreprises mais seulement un quart des crédits distribués, le taux de bancarisation reste donc très faible, ce qui est un handicap pour l’économie. L’environnement des affaires a gagné des places ces dernières années dans le classement "Doing Business" de la Banque mondiale mais reste perfectible, par exemple en matière de cadre juridique, de foncier ou de lutte contre la corruption. Le cadre juridique sur les délais de paiement a été amélioré mais son application reste très imparfaite. Les entreprises par ailleurs peuvent encore faire des progrès en matière d’information financière.
Propos recueillis par Pierre-Olivier Rouaud

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