Selon toute vraisemblance, la visite de Laurent Fabius en Algérie revêtait bien plus que le seul cachet d’un «bilatéral d’appoint», qui sert le plus souvent à solder les dossiers arrivés à maturité et à poser les jalons nécessaires pour en lancer d’autres. Aussi, nonobstant la littérature diplomatique toute naturelle dans ce genre de circonstance, autant M. Fabius que ses hôtes, le Premier ministre Abdelmalek Sellal ainsi que Ramtane Lamamra, ont, chacun dans son rôle propre, porté à la connaissance de tous quelques «mises au point», au demeurant attendues.
L’Algérie a-t-elle envoyé une unité de l’ANP forte de 5000 hommes en Libye, aux côtés de militaire français et américains, selon ce que rapportait l’agence d’information Reuters, reprise par le tabloïd britannique The Times, tous deux largement relayés par la presse nationale ? «Non», dixit M. Sellal, appuyé par son ministre des Affaires étrangères, qui, d’ailleurs, lors d’une conférence de presse qu’il a animée conjointement avec son homologue français, a jugé utile de rappeler que « dans toute médiation internationale, la transparence est la règle vivement recommandée pour amener les parties en conflit à trouver un terrain d’entente et parvenir à un règlement définitif à leur divergence», faisant allusion à la question malienne avant de s’attarder sur la Libye et d’affirmer que «les pays du voisinage [libyen] se sont réunis à deux reprises en consultation officieuse pour les aider [les Libyens] à sortir de cette conjoncture difficile», comprendre «chaos inextricable ». Et à dire vrai, l’Algérie a bel et bien déployé de « gros efforts » pour sécuriser ses vastes frontières et prémunir le pays de la menace terroriste. « Les efforts menés par l’Armée nationale populaire (ANP) et les autres forces de sécurité pour sécuriser les frontières sont colossaux […] non pas pour sanctuariser le territoire algérien, mais pour être sûrs que nous sommes en mesure de contrôler ces vastes régions ». La messe est dite ! Et il n’a nullement été question d’une quelconque « opération militaire algéro-française dans le sud de la Libye », tient-il à préciser de nouveau, ce que Laurent Fabius confirme en des termes identiques. D’autant plus que sur le volet bilatéral, encore une fois, M. Lamamra a fait remarquer que la coopération entre l’Algérie et la France « est dense, multidimensionnelle et prometteuse » et que l’entretien qu’il a eu avec M. Fabius a permis de dégager « des projections sur ce qui devrait pouvoir être fait à l’occasion de la tenue de la prochaine réunion du comité intergouvernemental de haut niveau qui regroupera les Premiers ministres des deux pays et les principaux ministres engagés dans le partenariat bilatéral ». A son tour, en réponse à une question sur d’éventuels développements de l’affaire des diplomates algériens enlevés au Mali, le chef de la diplomatie algérienne, Ramtane Lamamra, a affirmé que cette « affaire est notre préoccupation majeure et celle de toutes les institutions de l’Etat », sauf qu’il a saupoudré quelques pistes qui présagent « de bonnes nouvelles concernant le Mali » sans donner davantage de détails.

Les « aveux » de Fabius


Le « bilatéral » Algérie-France, dans son volet sécuritaire, est longuement revenu sur l’évolution du « front malien » qui connaît une forte décantation accélérée par les bons offices d’Alger auprès des belligérants. A ce propos, le ministre français des Affaires étrangères a estimé que le dialogue entre les différentes parties dans ce pays passe par « trois canaux », la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), le représentant spécial du président malien Ibrahim Boubacar Keita et « un canal dont l’efficacité est reconnue par les uns et les autres, celui de l’Algérie », qui est, à ses yeux, un «pays facilitateur», faisant allusion au séjour à Alger des mouvements du nord du Mali pour des consultations exploratoires élargies.
En revanche, pour ce qui est du «front libyen», le ministre français a évoqué «l’approche commune» de la France et de l’Algérie, soulignant la nécessité que la situation se stabilise dans ce pays.
Une situation née en partie de l’intervention militaire de la France en Libye, opération qu’elle avait menée avec ses partenaires britanniques, américains et qataris, sous supervision de l’OTAN, qui, selon ses dires, «n’a pas bénéficié d’un suivi [de la part de la France] au temps de l’ancien président Nicolas Sarkozy», mais nuançant «des difficultés à mettre en place un dispositif d’intervention en Libye » en l’imputant à «la circulation des armes et à la prolifération de groupes terroristes».
Une timide reconnaissance de l’échec d’un «Sarkozy» belliqueux à un moment où Alger n’arrêtait pas d’appeler à l’option du dialogue et ne cessait d’avertir sur les conséquences désastreuses qui suivraient toute ingérence militaire en Libye ou ailleurs ! Le chef de la diplomatie française a souhaité la «conjugaison des efforts de la communauté internationale et des pays voisins» de la Libye pour s’unir contre le terrorisme, rappelant dans ce sens que l’Algérie avait combattu ce phénomène «toute seule» ; là aussi, un aveu dissimulé d’une autre «erreur d’appréciation» du gouvernement français dans les années 1990, lorsque l’Algérie essuyait refus sur refus des puissances occidentales, France en tête, quand elle voulait s’équiper en matériel de guerre sophistiqué pour combattre le terrorisme.
Mais c’est du passé et actuellement, «il faut que tous les pays qui partagent cette volonté de lutter contre le terrorisme réagissent», a recommandé M. Fabius, saluant à nouveau les efforts de l’Algérie pour éviter la «contagion» des pays du voisinage.



Auteur: Samir Tazaïrt
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