L’investiture du nouveau président égyptien, le maréchal Abdel Fattah al Sissi, ne manquera pas de marquer l’Histoire de la région. C’est une investiture qui nous interpelle particulièrement nous Tunisiens car elle représente la pierre angulaire qui marque le point de départ des divergences entre nos deux parcours tant sur le plan régional que sur les plans nationaux respectifs.

Sur le plan régional
Au lendemain des indépendances arabes, l’Egypte avait réussi à s’imposer comme leader du nationalisme arabe. Une idéologie qui n’a conduit nulle part mais qui durant des décennies a donné à l’Egypte un aura de leader régional. L’Egypte avait en effet beaucoup d’impact sur la région parce qu’elle avait su, au moins jusqu’à la guerre des six jours, canaliser les délires des foules arabes concernant la cause palestinienne. Ce n’est, d’ailleurs, qu’après avoir perdu la guerre que la signature des accords de Camp David a été possible. L’Egypte avait alors compris qu’elle avait fait un choix irréaliste dont elle n’avait ni les moyens financiers, ni les moyens intellectuels et humains.

Néanmoins le pouvoir qui a toujours survécu grâce aux dons internationaux destinés au développement de la région, a su maintenir une image de leadership régional pour couvrir ses besoins financiers grandissants et maintenir en laisse un peuple livré à l’ignorance et à la misère.

Bourguiba, qui était un visionnaire de son époque, avait très bien compris combien les choix de Nasser étaient en dessus de ses moyens. Mais à quoi bon comprendre un état de fait lorsque la majorité est incapable de vous entendre. Il se contenta de s’investir à l’intérieur de ses frontières en laissant les ambitions démesurées de Nasser se frotter aux périls des réalités régionales et internationales.

Alors que l’Egypte, avec un militaire ambitieux à sa tête, fit le choix d’investir dans son armée ; la Tunisie, ayant un homme de droit visionnaire à sa tête, fit le choix d’investir dans ses ressources humaines. Alors que l’Egypte s’est voulue le leader d’un monde arabe émotionnel, la Tunisie s’est contentée d’entamer la construction des fondements d’un Etat moderne basé sur le droit et dont la société civile serait un partenaire.

Pas étonnant donc que le nationalisme arabe ait échoué et ne soit jamais parvenu à unir ne serait-ce que deux pays arabes. Pas étonnant non plus que le printemps arabe soit né en Tunisie.

Bourguiba n’a malheureusement pas vu le produit de son œuvre qui a fait du peuple tunisien dans lequel il a investi, le peuple qui a surpris la planète toute entière en montrant la voie à suivre. La voie de la dignité qui passe obligatoirement par la tolérance, le dialogue et la démocratie.

Le plus important à retenir, c’est qu’il ne s’agit plus du rêve qu’un homme à cherché à réaliser pour son peuple mais que c’est bel et bien devenu le rêve et la volonté de ce même peuple que d’aspirer à sa dignité citoyenne. Le vrai leadership étant justement de montrer la voie à suivre et de faire en sorte que tout un chacun s’approprie cette voie et y rajoute sa propre pierre pour la consolider.

Par conséquent, c’est bien la Tunisie qui au fil du temps a prouvé qu’elle avait fait les bons choix puisque la révolution tunisienne a été spontanément reprise par les peuples du Yemen, d’Egypte, de Libye, du Bahrein et de Syrie. Toutes ces révolutions n’ont pas évolué de la même manière certes, mais toutes se sont déclenchées suite à la révolution tunisienne qui en a été le chef d’orchestre. Par la suite, chaque pays évoluera selon son propre contexte et selon ses propres données.

Sur les plans nationaux respectifs
Lorsque nous comparons les évolutions postrévolutionnaires de la Tunisie et de l’Egypte, nous pouvons être fiers de nos choix car non seulement nous montrons la voie mais nous créons un modèle à suivre.

Les Egyptiens, eux, mettront un certain temps à comprendre puisqu’ils sont 90 millions qui sont à 90% analphabètes et totalement démunis. Chez eux cela n’aurait pu fonctionner autrement. L’intelligence intuitive qui a été nécessaire et présente pour leur révolte n’est point suffisante pour leur permettre de s’organiser et de s’imposer face à un pouvoir militaire depuis trop longtemps politisé et corrompu.

L’investiture du maréchal Al Sissi marque sans aucun doute un retour à la dictature militaire. En se présentant lui-même aux élections présidentielles en l’absence d’une opposition notable, Al Sissi a fait rater à l’Egypte le parcours démocratique. Il a en effet eu un soutien populaire très important pour déchoir les frères musulman du pouvoir, mais cela n’était pas suffisant pour justifier sa propre candidature aux élections. D’ailleurs plus de 50% des électeurs se sont abstenus de voter. Ce fut une grande erreur que de mépriser la voie démocratique et de la remplacer par la voie populiste. Et à moins qu’Al Sissi ne se rattrape en posant de meilleurs fondements pour entamer un nouveau parcours démocratique, le prochain affrontement sera autrement plus sanglant que les précédents.

Dans son allocution d’investiture, il ne pouvait faire autrement d’ailleurs que de faire l’éloge de l’Arabie Saoudite qui sera désormais son unique pourvoyeur de fonds avec tout ce que cela entrainera comme nouvelles formes de corruption et de soumission sans aucune valeur ajoutée ni aucun apport en savoir faire. L’argent coulera à flot, la corruption battra son plein mais la liberté et la dignité du peuple égyptien devront encore attendre.

Dans une allusion à la dimension euro-méditerranéenne de l’Egypte, Al Sissi a tenté de repositionner l’Egypte comme leader régional en essayant de récupérer pour son compte l’aura des printemps arabes d’autant que le roi du Maroc Mohamed VI, a appelé à renforcer la construction maghrébine à partir de la tribune de l’Assemblée Nationale Constituante Tunisienne. Et comme pour confirmer son choix et son leadership maghrébin, le roi n’a même pas pris la peine d’assister à l’investiture d’Al Sissi.

Le roi n’est pas dupe. En effet, il sait bien que la Tunisie n’a pas choisi le chemin de la facilité. Il sait bien que nous avons entamé notre parcours démocratique par l’élection d’une assemblée constituante chargée de rédiger une toute nouvelle constitution dont le contenu représente le choix de tous les courants politiques. Une assemblée qui a su imposer le dialogue parmi ses élus et donner voix aux plus minoritaires d’entre eux.

Bien plus, une assemblée qui a su imposer le dialogue national lorsque le pays est arrivé à une situation de blocage suite à une succession de dérapages sécuritaires. Et si le dialogue national a été possible c’est bien parce que nous avons une société civile en pleine expansion dont l’UGTT et l’UTICA ont su ensemble en prendre le leadership en exploitant à fond les erreurs du pouvoir égyptien au profit des progressistes tunisiens.

Aujourd’hui nous nous préparons à de nouvelles élections qui mettront fin à cette période transitoire. Contrairement aux Egyptiens qui n’avaient que le choix entre Al Sissi et un candidat du même bord sans aucune assise, la Tunisie propose aujourd’hui plus d’un choix à ses électeurs.

Nous avons des destouriens, des théocrates, des socialistes, des libéraux et des centristes qui tentent de ratisser large. Cela c’est sans compter la société civile qui sera désormais la garante de l’irréversibilité du parcours démocratique et le ciment qui relie les courants politiques afin d’en neutraliser les divisions et d’en renforcer la cohésion dans le respect des différences.

Que dire de plus pour convaincre de la fiabilité de notre parcours?! Laissons notre réussite communiquer pour nous

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