Le voyage du ministre français des Affaires étrangères à Alger avait trois thèmes : l'économie, la sécurité régionale et les échanges humains. Précédé par un déplacement de son confrère de la Défense Yves Le Drian, ce séjour de Laurent Fabius est une nouvelle étape dans une relation bilatérale de plus en plus dépassionnée, de moins en moins lestées par le poids de la mémoire coloniale et, réalisme politique et intérêts réciproques obligent, encore plus marquées par le sens des affaires. Désormais, de part et d'autre, business is usual.

La qualité des rapports bilatéraux, c'est Fabius qui en parle le mieux et qui en situe le niveau : «elles sont aux beau-fixe». La façon de travailler des deux parties, c'est toujours lui qui en dit un mot en estimant que les deux pays «travaillent côte-à-côte», de manière ordonnée et coordonnée, dans le cadre d'un comité intergouvernemental où se déroule un dialogue politique régulier entre les deux pays, au niveau des Premiers ministres et des ministres des Affaires étrangères.

Entre l'Algérie et la France, c'est plus que jamais la politique des petits pas susceptible d'assurer des avancées bien plus certaines que des «grands bonds» sans lendemains réels. Des petits pas concrets sur la voie de la construction d'un «partenariat d'exception», à défaut d'une amitié stratégique pour laquelle les deux pays n'ont pas pu signer un traité tant souhaité alors par le président Jacques Chirac.

Aujourd'hui, la France est un partenaire commercial essentiel de l'Algérie, certes talonné par la Chine mais toujours le premier. Et le sacro-saint principe du 51/49%, à l'avantage souverainiste de l'Algérie, n'a en rien remis en cause ce rang privilégié de la France. Tout comme les officiels, les entreprises françaises, les ténors du Cac 40 comme les PME-PMI, viennent en Algérie, encore plus qu'avant, pour effectuer un «voyage en terre de contrats».

Et, pour reprendre une formule du président François Hollande lui-même, adepte de la sobriété sémantique, à chaque fois, «le voyage fut utile pour la France et l'Algérie». Entre l'ancienne puissance coloniale et l'Algérie indépendante qui a pris du volume économique, du poids militaire et de l'importance sécuritaire, la relation est du type «gagnant-gagnant».

Le président Hollande et ses ministres de poids ne manquent plus l'occasion de mettre l'accent sur la stabilité politique du pays et son confort financier. Et de louer «les 200 milliards de réserve de change», une «dette résiduelle» et «des comptes publics, équilibrés».

En creux, l'image contraire d'une France qui croule sous le poids d'une dette publique abyssale, qui déplore au fil des ans un déficit chronique de son commerce extérieur et qui serre toujours plus la ceinture pour boucler des fins de mois douloureuses.

Sur le plan stratégique, l'Algérie, déjà qualifiée de «pays-pivot» par la diplomatie américaine, est perçue désormais par la France comme un pays «pacificateur» et «facilitateur», selon les propres termes de M. Fabius. Démonstration concrète et convaincante en a été faite hier à Alger, avec la signature d'un accord entre tous les groupes armés du Nord-Mali.

Sous la houlette discrète et efficace de la diplomatie algérienne, le Mouvement national de libération de l'Azawad (Mnla), les deux Mouvements arabes de l'Azwad (MAA), le Haut conseil pour l'unité de l'Azawad (Hcua) et la Coordination des mouvements et forces patriotiques pour la résistance (CM-FPR), ont donc trouvé un arrangement avant d'aller négocier, sur la base d'une plate-forme commune, avec les autorités centrales de Bamako. Et on en revient donc à ce rôle de «pacificateur» et de «facilitateur» de la diplomatie algérienne, incontournable quand il s'agit de préparer une table de dialogue.

Et c'est Laurent Fabius lui-même qui rappelait, à la veille de son déplacement à Alger que «le dialogue au Mali passe par trois canaux : la Cedeao (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest), IBK, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta et un canal, l'Algérie, dont l'efficacité est reconnue par les uns et les autres».

A l'image de sa propre diplomatie, le rôle sécuritaire de l'Algérie est également mis en avant par la diplomatie française qui ne peut pas s'en passer, pour des raisons géopolitiques et d'intérêts tactiques et stratégiques évidents. Fabius, toujours lui, estimait que «l'Algérie, en plus d'être sur plusieurs fronts, a déployé de gros efforts, non pas pour sanctuariser le territoire algérien, mais pour être sûrs que nous sommes en mesure de contrôler ces vastes régions» de l'Afrique subsaharienne.

Tout en soulignant les deux règles caractérisant son action, «l'efficacité et la discrétion», le patron du Quai d'Orsay rappelle l'évidence géopolitique de «l'effet papillon» lorsqu'il rappelle que la menace terroriste dans la région «n'est pas exclusivement africaine, nous-mêmes (les Français) sommes menacés», et pour cause ! Et pour prévenir et contrer la menace terroriste, portée par différents groupes salafistes armés et émanant désormais d'une vaste zone sahélo-maghrébine où la Libye est en proie au chaos institutionnel et au désordre sécuritaire, la France aura toujours besoin de l'aide de l'Algérie.

Un soutien qui s'est déjà exprimé par l'appui logistique et les différentes facilitations accordées à l'armée française dans le cadre de l'opération Serval au Mali. Y compris dans le domaine sensible du renseignement opérationnel où l'armée algérienne dispose de bases de données actualisées et fortement précieuses.

Notamment depuis qu'elle a reconfiguré son système de surveillance et de contrôle de ses frontières, où elle a installé un dispositif important de veille permanente. Tout en ayant par ailleurs un regard tolérant, à défaut d'être franchement bienveillant, sur le fait que la France dispose désormais de «postes avancés» au Nord-Mali, à défaut d'y installer d'improbables bases militaires.



N. K. 10. 06. 2014