Malgr son tat de sant trs prcaire, le prsident algrien Abdelaziz Bouteflika a t rlu le 17 avril 2014 pour un quatrime mandat conscutif. Sa rlection a relanc les spculations sur lavenir du pays. Les explications de Kader Abderrahim, chercheur lInstitut de relations internationales et stratgiques (Iris) et matre de confrences Sciences Po Paris. Cette rlection est-elle une transition, comme on le dit parfois, ou un changement dans la continuit ?

Le terme de transition est un abus de langage un peu choquant ! Tout montre le contraire. La volont du rgime algrien est juste dassurer sa prennit et sa longvit. Abdelaziz Bouteflika a pu se faire rlire en tripatouillant la constitution!

Cette affaire est une trs mauvaise nouvelle pour lAlgrie et son image ltranger. Elle obre toute possibilit de changement. Sil stait vraiment agi dune transition, on en aurait parl, par exemple en organisant une confrence nationale. On aurait form un gouvernement en tendant la main lopposition. Cest tout le contraire que lon observe.

Dans ce contexte, quel est lavenir du pays ?

Lanalyse quon peut en faire est forcment pessimiste.

On se trouve ainsi face un rgime violent qui cherche par tous les moyens rester au pouvoir. Pourtant, il y a le feu la maison. Notamment parce que lconomie algrienne, qui sappuie essentiellement sur la rente des hydrocarbures, est lune des moins diversifies au monde. En Algrie, on ne produit rien.

En prenant un peu de distance, on peut se poser la question de savoir ce que le pouvoir a fait depuis cinq ans. Rponse : objectivement rien ! Il se contente de grer la manne ptrolire en corrompant la socit. Les cheminots font grve ? Ils obtiennent deux ans darrirs de salaires. Dans un pays qui serait administr, de telles augmentations de salaires se feraient aussi en fonction de la richesse produite.

Conclusion : le pays ne sest pas modernis et a accumul des retards dans tous les domaines. Il est sous-quip, sous-administr. Il na pas de projets, ni de vision globale.

Pourtant, grce ses hydrocarbures, le rgime est protg par lOccident. Cest ce qui fait par ailleurs quil ne se soucie pas des volutions gopolitiques luvre, par exemple, en Ukraine. Ce nest pas un hasard si quelques jours avant la prsidentielle, le secrtaire dEtat amricain John Kerry est venu Alger pour demander que lAlgrie augmente sa production dhydrocarbures destine lEurope.

Pourtant, le contexte international devrait amener les dirigeants de lAlgrie comprendre la ncessit du changement. Celle-ci est menace par des prils la fois interne et externe. Interne car les lites sont compltement coupes de la population. Elles ne voient cette dernire que comme une menace potentielle. Pril externe aussi en raison de ce qui se passe dans le Sahara et au Sahel. A cause de tous les trafics que lon y trouve (drogues, armes), la situation devient compltement incontrlable et risque de toucher le pays. Mais le pouvoir ne semble pas sen soucier.

Le mme aveuglement prvaut, par exemple, dans le cas du conflit au sahara qui dure depuis 39 ans: avec le Maroc, son voisin, la situation est compltement bloque. Les deux pays, qui ont pourtant plus de 1500 kilomtres de frontire commune, se tournent le dos. Celle-ci est ferme depuis 1993, il y a trs peu dchanges conomiques. Et pourtant, les changes sont indispensables tous les niveaux. Car hors la constitution dun ensemble rgional, il ny a pas de salut pour les Etats qui appartiennent cette rgion.

LAlgrie se trouve la croise des chemins. Sil ne rtablit pas la stabilit intrieure par un nouveau contrat social, le rgime sera incapable de faire face aux volutions venir. Et sil ny a pas de compromis sur la question de lUnion du Maghreb arabe (UMA), la situation peut chapper tout contrle.

Dans ltat actuel des choses, tout le monde va dans le mur. A un moment donn, on risque dassister une cassure, avec un cot humain terrible, comme on a pu le voir pendant la guerre civile dans les annes 90. Dans ltat actuel des choses, le pouvoir algrien ne cdera pas. Dautant plus quil a, je le rpte, le soutien de lOccident.

Vous parliez linstant du Sahel. Or lAlgrie semble y jouer un rle central. Central, mais aussi trs ambigu. Comment lexpliquer ?

On tient ce genre de propos, notamment parce que 50 ans aprs lindpendance, la mfiance a continu subsister des deux cts de la Mditerrane. Mfiance renforce en Occident par le fait que pendant la guerre civile, le pays tait devenu un vritable trou noir. On estimait alors ne pas pouvoir lui faire confiance, contrairement au Maroc.

Evidemment, on ne peut pas nier le fait que la situation dans le Sahel est complique. Mais je pense quil faut lexaminer sur un temps long, partir dune perspective historique.

Aprs lindpendance, grosso modo de 1965 1975, lAlgrie tait peru comme le phare du Tiers-Monde. Elle avait un vrai projet politique, notamment celui de retrouver son espace saharien. Elle entretenait des relations privilgies avec certains pays, comme le Burkina Faso de Thomas Sankara. Dans le mme temps, elle assurait le contrle des diffrents mouvements touaregs. Ctait un Etat qui avait une conscience aige de ses responsabilit. Il jouait un rle de pondration trs utile, notamment la France.

En 1978, le prsident Houari Boumediene meurt. Souvre alors une nouvelle phase au cours de laquelle on assiste une crise sociale lie notamment des pnuries de denres alimentaires. En octobre 1988 clatent des meutes qui conduisent une dmocratisation. Le problme, cest que personne ny tait prpar. Dans ce contexte, les problmes se sont accumuls, notamment avec le monte de lislamisme. Rsultat : on a tourn le dos la longue histoire de lAlgrie avec lAfrique, de ses relations passes avec le Sahara et le Sahel.

En janvier 1992 clate le coup dEtat militaire. LAlgrie nexiste plus. Un cordon sanitaire est install autour du pays qui na donc plus daction au Sahel. Comme je le disais tout lheure, cela a t le trou noir jusquau rfrendum de 1999 sur lamnistie.

Aujourdhui, le pays est la trane. Mme si sa diplomatie reste efficace. Celle-ci fonctionne en binme avec les services de renseignement et a une connaissance intime de lenvironnement rgional. Elle a t lune des rares dire ce qui allait se passer en Libye. Elle avait aussi prvu les vnements du Mali avec l'intervention occidentale et leffondrement du rgime de Kadhafi : en loccurrence quon allait ouvrir la bote de Pandore en crant le chaos et en laissant des armes circuler librement dans toute la bande sahlienne. Les faits lui ont donn raison. Et les consquences rgionales sont aujourdhui visibles.

Source: francetvinfo