L’annonce de la disparition de Jimmy, TF6, Stylia, Cuisine+, Maison+ et le sort incertain de LCI et de Paris Première pourraient présager un profond bouleversement du paysage audiovisuel français

Depuis la fin spectaculaire de « La Cinq » un soir d’avril 1992, tout le monde sait en France qu’une chaîne de télévision peut mourir. L’événement s’est cependant peu reproduit... jusqu’à cette année où les annonces de fermeture de chaînes se multiplient.

Prévue pour le 31 décembre, la mort de LCI, la chaîne info du groupe TF1, semble être différée de six mois. Sa maison mère attend désormais que le Conseil d’Etat examine la légalité de la décision du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de refuser son passage en gratuit. Pendant ce temps, Orange, un de ses distributeurs, a accepté, selon la lettre Satellifax, de diffuser la chaîne aux mêmes conditions financières qu’auparavant.

Stylia, autre chaîne dans le giron de TF1, n’a pas eu cette chance. Elle fermera ses portes le 31 décembre. « Nous nous sommes malheureusement rendu compte que les distributeurs n’avaient plus le souhait de vouloir reconduire des accords de distribution dans des conditions économiques suffisantes pour faire vivre la chaîne. De plus, Stylia était centrée sur l’art de vivre, un domaine qui a été accaparé par la télévision gratuite », explique Elisabeth Durand, directrice de l’antenne de TF1 qui présidait également cette chaîne. Le groupe conserve désormais, outre ses chaînes diffusées gratuitement sur la TNT (TF1, TMC, NT1 et HD1), celles du câble et du satellite, telles que TV Breizh, Ushuaia et Histoire.

Du côté du groupe M6, le sort de Paris Première (qui n’a pas non plus été autorisée à passer sur la TNT gratuite), est suspendu jusqu’à la fin des négociations financières avec les distributeurs. Elle devrait bientôt savoir si elle aura les moyens de continuer dans sa forme actuelle, de changer ou… de disparaître. Le groupe arrêtera en revanche le 31 décembre TF6, un canal diffusé sur la TNT payante qu’il codétenait avec TF1.

Dans le groupe Canal, ce sont aussi deux chaînes spécialisées dans l’art de vivre : Cuisine + et Maison + qui cesseront d’émettre à la fin de l’année. Raison invoquée : leurs émissions ont davantage vocation à être accessibles par le Net que par la télévision. Plus symbolique encore, Jimmy s’arrêtera le 30 juin 2015. Créée en 1992, la chaîne, qui visait au départ les baby-boomeurs amoureux de culture américaine, a d’abord proposé, pour satisfaire sa cible, des séries novatrices comme « Dream on » et des programmes inédits tels « Destination séries » ou « T’as pas une idée ? ». Puis, subissant de plein fouet la concurrence des services de vidéo à la demande qui se sont développés sur les box, elle est devenue un robinet à séries pas toujours très fraîches (« Maigret », par exemple).

Mais pour le groupe, ces disparitions ne remettent pas en cause le modèle payant. « Il a de plus en plus d’avenir », assure Bertrand Meheut, le président du groupe Canal +. « Tous les téléspectateurs ont désormais accès à 25 chaînes gratuites. Elles se partagent un marché publicitaire qui, il n’y a pas si longtemps, était divisé par seulement trois ou quatre. Ces diffuseurs sont obligés de faire des économies dans les coûts de programmes. Seules les chaînes payantes vont pouvoir investir sur des contenus de valeur comme le sport. »
Systèmes de rattrapage

Le monde du gratuit, lui, est d’ores et déjà touché. En Ile-de-France, NRJ Paris a cessé d’émettre depuis la fin juin, et la situation d’autres chaînes locales est précaire, faute de marché publicitaire. Cependant, à terme, c’est peut-être tout le paysage audiovisuel français qui est menacé de bouleversement. « La télé sur Internet va remplacer la télé classique », n’a pas hésité à prédire Reed Hastings, le PDG de Netflix. Pour le dirigeant de la plate-forme américaine de vidéo à la demande disponible depuis la mi-septembre en France, « les téléspectateurs choisiront leurs programmes à la carte au lieu d’être gavés par des centaines de chaînes ».

Est-ce la fin de la télé, déjà tant de fois annoncée, qui se réalise ? Pas vraiment. « La durée d’écoute augmente depuis dix ans. On a gagné une quinzaine de minutes, même si cela se stabilise depuis deux ans. Et encore, une partie de l’audience n’est pas encore comptabilisée, celle sur les tablettes, les smartphones et les ordinateurs notamment », note Elisabeth Durand. « La télé est le seul média en France qui peut réunir 25 millions de personnes entre 21 et 23 heures. Il existe encore, sur les compétitions sportives ou les gros divertissements, cette envie de regarder en même temps », ajoute-t-elle.

Pourtant, le nombre de chaînes devrait diminuer dans les prochaines années. « Les fermetures vont se multiplier, observe Bruno Patino, directeur des programmes, des antennes et du numérique de France Télévisions. La compétition entre écrans est forte. Avant, la bataille se passait entre égaux, entre chaînes linéaires. Aujourd’hui, elle se fait entre propositions linéaires [à telle heure sur telle chaîne] et non linéaires [à la demande ou en « replay » ]. Face à cette nouvelle donne, les chaînes du câble et du satellite sont les plus menacées. »

La consommation de la télévision est, en effet, en train de changer. De plus en plus de téléspectateurs souhaitent avoir la liberté de regarder les programmes quand bon leur semble. Les systèmes de rattrapage d’émissions connaissent un succès croissant. « Le linéaire tout court ne suffit plus, il faut mélanger les deux », estime Guillaume Jouhet, directeur général d’OCS, un bouquet de chaînes payantes également disponible sur Internet.

Récemment un épisode de « Blacklist », diffusé sur TF1 en troisième partie de soirée, a gagné 1,3 million de téléspectateurs en plus, grâce au « replay ». La deuxième saison des « Hommes de l’ombre » sur France 2 a attiré moins de téléspectateurs en prime time que la première, mais, si on y ajoute ceux qui l’ont regardée en différé, les audiences sont stables. « Il y a une quasi-absence de rattrapage pour les programmes de flux comme “N’oubliez pas les paroles” ou “On n’est pas couché ”. On constate la force du rattrapage pour les fictions, certains documentaires et des magazines d’information. Pour des séries comme “Broadchurch” on a obtenu 15 % d’audience en plus grâce au rattrapage, et on peut doubler ou tripler l’audience pour certaines “novelas” diffusées sur France Ô », observe Bruno Patino.

Paradoxalement, la délinéarisation de la consommation de la télévision pourrait donner une nouvelle vie à la notion de chaîne. Le foisonnement de l’offre à la demande risque à terme de désorienter le téléspectateur. Face à cela, chacun va pouvoir réagir en « créant sa chaîne selon ses goûts à partir de ses propres choix et des programmes apparentés qui lui seront directement proposés », prévoit Bruno Patino. Autant de chaînes que de téléspectateurs, en quelque sorte.

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