Hadda Hazem, une éditrice iconoclasteLe moral est au top !» lance d’entrée Hadda Hazem d’un air enjoué en nous recevant dans son bureau. Vêtue d’une coquette robe blanche, elle est loin d’afficher grise mine malgré toutes les péripéties qu’elle vient de vivre.

La directrice de la publication du quotidien El Fadjr se bat avec acharnement pour maintenir son journal à flot. Depuis une semaine, El Fadjr est absent des kiosques du centre du pays. Ainsi en a décidé la SIA, la Société d’impression d’Alger. Pas de chèque, pas de papier. Dans les locaux du journal, à la Maison de la presse, l’équipe continue néanmoins à travailler avec une ferveur redoublée. El Fadjr, faut-il le signaler, continue à paraître à l’Est. Une édition en ligne est également assurée tous les jours. Hadda livre une course contre la montre pour que le journal retrouve au plus vite ses lecteurs. «Les buralistes le demandent», insiste-t-elle. Pétillante et pleine de verve, notre consœur ne laisse rien transparaître de son inquiétude d’éditrice ayant 70 salariés à charge. Celle qui est devenue la pasionaria de la presse algérienne et, d’une certaine manière, sa coqueluche, tant elle est passionnée et attachante, Mme Hazem nous raconte avec truculence la belle aventure éditoriale qui est la sienne.
Une journaliste tout-terrain
Née en 1960 à Guelma, Hadda Hazem a fait, à la base, des études d’économie à l’université de Annaba. «J’aurais voulu faire journalisme. Mais à l’époque, cette spécialité n’était pas enseignée à l’université de Annaba», confie-t-elle, avant d’ajouter : «Mon ambition a toujours été de faire du journalisme. C’était le métier de mes rêves. Quand j’étais toute jeune, je dévorais la presse. Je lisais assidûment El Ouihda et Algérie-Actualité.» Hadda finira par exercer sa passion en intégrant l’équipe du journal El Massa qui venait d’être créé en 1985 en même temps qu’Horizons.
La jeune reporter se révèle très vite comme une véritable journaliste tout-terrain. «C’était ma passion. Je n’arrêtais pas de sillonner les villes de l’intérieur du pays. Aujourd’hui, ça me manque», glisse-t-elle. Délicieusement iconoclaste, elle n’a point de mal à titiller les sujets «sensibles» : «Pour une journaliste de langue arabe, je n’hésitais pas à toucher à des sujets tabous qui n’étaient pas abordés dans la presse arabophone comme le viol ou l’inceste.» «Je suis la première à avoir introduit Khalida Messaoudi dans la presse arabophone», poursuit-elle. Hadda souligne qu’elle a toujours été une progressiste. «J’étais, tout comme mes sœurs, une militante de gauche, même si je n’étais pas structurée dans un parti.»
En 1993, El Massa est suspendu pendant trois jours en représailles à l’un de ses articles. Oui, déjà ! «Après, je suis retournée à Annaba et j’ai continué à exercer comme correspondante d’El Massa puis du journal El Youm», indique notre hôte. En 2000, Hadda Hazem franchit un palier en éditant son propre journal. «C’est mon ex-conjoint qui m’y a poussée. Moi, le plafond de mes ambitions était d’être journaliste de terrain, c’est tout. Je n’ai jamais caressé le rêve de créer un journal.» Bien qu’économiste de formation, ce changement de statut, en passant de journaliste à gérante, ne la passionnait pas trop à ses débuts. «Je n’aime pas les chiffres, je n’aime pas l’argent. Je suis indisciplinée, rebelle. Je n’aime pas la responsabilité. Je suis de tempérament libre», argue-t-elle. Hadda précise dans la foulée que «c’était un investissement sur fonds propres. Hormis mon ex-mari, personne ne m’a aidée. Je n’ai même pas bénéficié d’un crédit bancaire. Et même mon ancien époux, je l’ai remboursé rubis sur l’ongle».
Né un 5 octobre
Devenue la première femme à fonder un quotidien généraliste, Hadda Hazem choisit une date symbolique, le 5 octobre de l’an 2000, pour lancer le numéro zéro d’El Fadjr. Elle se rend immédiatement compte du prix à payer pour conserver sa liberté éditoriale. La publicité étatique est chichement distillée. Une manière de lui signifier qu’elle doit rentrer dans le «khatt» si elle tient à son «bébé». «Un journal qui est né un mois après nous bénéficiait de but en blanc de 8 pages de pub. Moi, j’avais à peine un quart de page. J’ai été voir tout le monde, y compris Benflis quand il était chef de gouvernement. Il ne m’a pas aidée. J’ai vu l’ANEP. En vain. Je n’ai bénéficié d’aucun soutien.»
Les problèmes d’El Fadjr commencent sérieusement au lendemain de la réélection de M. Bouteflika pour un second mandat. «J’étais déjà contre le deuxième mandat. J’étais contre la gestion familiale de l’Etat et je le suis toujours, comme je l’ai clairement exprimé en m’opposant au quatrième mandat», assène notre interlocutrice avec ardeur. En 2006, un conflit éclate avec l’imprimerie de l’Est, la SIE. «Au prétexte que j’avais donné un chèque sans provisions alors qu’il y manquait juste quelques sous, j’ai été jetée en prison. J’allais partir à Beyrouth et je me suis retrouvée à El Harrach. J’ai été incarcérée pendant 18 jours», rappelle-t-elle.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle en profite pour réaliser un reportage en 13 parties sur la condition carcérale sous le titre «Yawmiyate sadjina» (journal d’une détenue). Toujours avec cette force mentale qui la caractérise, et qu’elle tient à la fois de son père, ancien moudjahid, «mais surtout de ma mère, une vraie Chaouia au caractère bien trempé», elle protège son journal contre vents et marées sans rien brader de ses convictions. «Un journal, c’est avant tout des valeurs», professe-t-elle. «Nous n’avons jamais fait dans le racolage.» Le pouvoir essaie de la «calmer».
D’acheter son allégeance. Même le colonel Faouzi s’en mêle. Oui, le «Monsieur Presse» du DRS dégommé dernièrement. Il lui conseille de mettre de l’eau dans son vin contre un apport publicitaire. Mais Hadda ne s’en laisse pas conter. Résiste. Tout comme elle déclinera les honneurs que lui propose un opérateur de téléphonie mobile par un folklorique 3 mai pour faire d’elle l’égérie d’une presse qui peine à s’émanciper. Non, elle ne veut pas être un symbole. Elle veut exister. Faire vivre son journal le plus longtemps possible dans un environnement hostile, féroce, où tous les coups sont permis pour mater et «maquer» les médias.
Hadda critique vertement cette hypocrisie qui consiste à tisser des lauriers à des canards indociles tout en les étouffant financièrement en donnant de la publicité complaisante à la concurrence, des journaux réputés pour leur à-plat-ventrisme et leur cynisme vénal. «A l’époque, c’est à peine si on me concédait 1/16e de page de publicité. J’ai accumulé des dettes à cause de cela justement. Je pouvais payer les salaires mais pas l’imprimerie. Khechent rassi (je leur ai tenu tête). Je suis comme ça, une rebelle dans l’âme. Je n’ai pas ma langue dans ma poche !»
«Parce que j’ai osé sortir dans la rue»
Privé de publicité, les dettes d’El Fadjr s’accumulent. Le montant des créances auprès de la SIA s’élèvera bientôt à 5,4 milliards de centimes, selon sa directrice. Devant l’impossibilité d’honorer la facture, l’imprimeur porte l’affaire devant les tribunaux. Un échéancier est signé en septembre 2013 entre les deux parties. Il prévoit notamment de régler les créances impayées par tranches de 500 000 DA mensuelles. Le directeur financier du journal exhibe une liasse d’ordres de virement attestant du respect de l’échéancier. Et puis vint le 22 février. Sellal annonce depuis Oran la candidature du Président impotent à un quatrième mandat.
Hadda Hazem exprime sans équivoque son opposition à la reconduction de Bouteflika. Elle descend dans la rue, prend part aux manifs anti-quatrième mandat, se fait embarquer le 4 mars, devant le Conseil constitutionnel, puis le 6 mars, à Audin. Elle écume les plateaux télé en dénonçant, toujours avec la même vigueur, le «mandat de trop». Le 2 juin, El Fadjr cesse de paraître, la SIA exigeant le règlement cash des factures impayées. Hadda Hazem persiste et signe : «Jamais il n’a été question de régler la totalité des factures en bloc. D’ailleurs, ce n’est pas dans l’intérêt de l’imprimerie : si le journal ferme, elle ne pourra pas recouvrer ses créances.»
Pour elle, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une sanction politique déguisée en conflit commercial. «C’est vrai que le conflit qui m’oppose à la SIA est d’ordre commercial mais on l’a détourné à des fins politiques, tout cela parce que j’ai osé sortir dans la rue pour dire non au quatrième mandat !» Elle en veut pour preuve les ardoises de plusieurs journaux lestés de dettes, et qui ne sont nullement inquiétés. «S’ils avaient fait cela à tous les journaux endettés, je me serais tue. Mais là, c’est flagrant. Haggarine ! C’est une mesure arbitraire. Ils n’osent même pas avouer que c’est une affaire politique. Moi, j’assume mes positions politiques, pourquoi n’ont-ils pas le courage d’assumer les leurs, eux qui n’ont pas hésité à piétiner la Constitution ?»
Version électronique
Cette semaine, Hadda Hazem va de nouveau se tourner vers les tribunaux en espérant obtenir une décision favorable sous peine de voir son journal mettre la clé sous le paillasson. «Si je suis déclarée en cessation de paiement, ça sera la mise à mort du journal. Mon compte sera bloqué, et je ne pourrai même plus payer la SIE. J’ai espoir que la justice soit de mon côté. J’ai un échéancier en règle», répète-t-elle. Puis elle reprend d’un ton ferme : «Si cela ne marche pas, j’utiliserai d’autres moyens. Je suis prête à engager une grève de la faim. Je publierai, au préalable, un préavis pour mettre les autorités devant leurs responsabilités. Je suis diabétique, et s’il m’arrive quoi que ce soit, je les en tiens pour responsables !»
En guise de plan B, elle n’écarte pas la possibilité de transformer El Fadjr en journal électronique. «Au moins, j’en finirai avec les tracasseries de l’imprimerie. C’est une véritable épée de Damoclès suspendue sur nos têtes. Sur internet, le journal sera encore plus fort, et on aura une plus grande liberté éditoriale», promet-elle. Mais on n’en est pas encore là. Hadda ne s’avoue pas vaincue. Dans ce combat, elle ne manque pas de rendre hommage à son équipe ainsi qu’à ses trois enfants. «Même la dernière qui n’a que 15 ans me soutient. Elle me dit : ne recule pas, maman !» Et de marteler avec la même détermination : «Je suis une fille du peuple. Je sais préparer la galette. Je ne vais pas mourir de faim !»
Mustapha Benfodil
El Watan