Le gouvernement russe ne lésine pas sur les moyens pour essayer de convaincre les entreprises internationales d'investir dans son projet local de Silicon Valley, à Skolkovo, au sud de Moscou. Pour les convaincre, l'Etat leur offre, à demi-mot, plus de chance d'emporter de gros contrats publics. Mais la crise ukrainienne et la corruption font hésiter les firmes étrangères.

La crise ukrainienne ne semble pas avoir d'impact sur les convictions de Vasily Belov, vice-président senior de la fondation Skolkovo, qui gère la construction d'une ville nouvelle consacrée à l'innovation à 20 kilomètres au sud de la capitale russe. Il est persuadé que les sociétés internationales vont être au cœur du projet : "Les technopôles et les centres de R&D sont monnaie courante dans le pays : il y en a plusieurs dans Moscou même. Notre spécificité, c'est de coopérer étroitement avec des entreprises étrangères", souligne-t-il.
Les sociétés internationales sont un pilier essentiel du projet, en chantier depuis 2010. Pour que la Silicon Valley du Kremlin devienne une véritable concurrente de son acolyte californienne, les 5,4 milliards d'euros injectés par le gouvernement russe ne sont pas suffisants. Alors, pour attirer les financements de groupes étrangers, l'Etat leur fait miroiter la signature de gros contrats.
15% DE CHANCES SUPPLÉMENTAIRES DE REMPORTER UN CONTRAT
"Investir à Skolkovo donne aux entreprises du secteur biomédical 15% de chances supplémentaires en moyenne de remporter un marché public", glisse Kirill Kaem, qui dirige le cluster biomédical de la fondation. Les conditions à remplir pour les sociétés concernées sont simples : "Le gouvernement signe un marché de 50 millions avec une société pharmaceutique par exemple, à condition qu'elle investisse à Skolkovo environs 10% de ce montant en R&D", détaille-t-il. Dans les autres secteurs (spatial, énergie, nucléaire, IT, ndlr), cela se passe de la même façon."


Mais il n'est pas dit que ce stimulus suffise à convaincre les groupes étrangers de mettre la main à la poche. Depuis que la crise ukrainienne a éclaté en novembre 2013, Moscou est isolé sur la scène politique internationale. Le pays est menacé de sanctions économiques. Un blocus empêcherait les compagnies non-russes qui ont participé au projet de récolter les fruits de leur investissement.

ATTENDRE LA FIN DE LA CRISE UKRAINIENNE

"Les entreprises spatiales sont très dépendantes des fonds publics, donc elles suivent de près les évolutions de la situation politique, reconnait Alexey Belyakov, qui dirige le cluster aérospatial. Elles attendent que les choses se tassent avant de prendre la décision d'investir." Mais tous les responsables de Skolkovo ne sont pas de cet avis : pour le vice-président senior de la fondation, "investir dans notre centre de recherche relève d'une logique de long terme, alors que la situation politique évolue très vite. Les deux mécanismes sont indépendants."
Les firmes internationales sont aussi refroidies par les scandales de corruption qui ont émaillé l'histoire de Skolkovo : "Les détournements de fonds donnent au projet une mauvaise image", pointe Dominique Fache, président de la fondation Sophia Antipolis, Silicon Valley à la française située dans le sud de l'Hexagone. En avril 2013, le siège du centre d'innovation de Skolkovo a été perquisitionné par la police russe, dans le cadre d'une enquête portant sur le vol de près de 750 000 dollars.

12 MILLIARDS DE ROUBLES D'INVESTISSEMENTS

Certaines compagnies sautent malgré tout le pas. Elles ont notamment investi dans certaines start-up avec leurs fonds de capital-risque, en échange de parts dans lesdites jeunes pousses. "69 groupes ont misé 12 milliards de roubles (environ 300 millions d'euros selon le taux de change du 5 juin 2014, ndlr) en trois ans et demi sur les entrepreneurs de l'écosystème Skolkovo", précise Edward Kanalosh, directeur des investissements stratégiques de la fondation. Intel, Cisco, Accel… 22 d'entre elles sont des firmes d'ampleur internationale.
Les sociétés peuvent aussi installer dans les 540 hectares du site un centre de R&D, où leurs salariés viendront travailler une fois la construction terminée. "La fondation discute avec 30 partenaires qui souhaiteraient s'implanter sur le site. Boeing veut par exemple construire un bâtiment de 6 000 mètres carrés, à la fois centre d'entraînement pour ses pilotes et espace consacré à la recherche sur les matériaux comme le titane", détaille Alexey Belyakov. Plus de 100 salariés du groupe aéronautique devraient venir travailler sur place.

UN TRAIN EXPRESS

Les entreprises pourront louer des espaces d'habitation à la fondation, à proximité des bureaux, pour les attribuer à leurs employés. Pour faciliter les allers-retours depuis l'étranger (et éviter les gigantesques embouteillages de la capitale), un train express reliera les trois aéroports de Moscou à la ville de l'innovation, à partir de 2020 (sur le papier…).
Les organismes internationaux ont aussi été sollicités par l'université Skoltech, dont le bâtiment va prochainement être inauguré à Skolkovo. Elle a été développée en partenariat avec le Massachusetts Institute of Technology. "Plus de la moitié des professeurs de l'établissement sont étrangers", se félicite le Président du gouvernement russe Dmitri Medvedev, en visite le 3 juin 2014 dans la future Silicon Valley locale. Mais la prolongation de ce partenariat dépend de l'évolution des relations de la Russie avec les Etats-Unis, qui se dégradent depuis l'éclatement de la crise en Ukraine

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