Le directeur de recherche associé de l’Iris, Thomas Snégaroff, spécialiste des Etats-Unis, ne croit pas à l’efficacité des pressions politiques françaises dans l’affaire BNP Paribas. Il n’y a pas, selon lui, de monnaie d’échange face à l’indépendance de la justice américaine qui a déjà lourdement condamné des banques de son propre pays. L’affaire démontre en revanche que si la puissance militaire américaine n’est pas opérante dans tous les cas, sa monnaie reste le moyen d’action de sa suprématie.

L'Usine Nouvelle - La France a-t-elle de réels moyens de pression sur les Etats-Unis face à l’amende de BNP Paribas ?

Thomas Snégaroff - Non, je ne crois pas. D’ailleurs l’argument du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui menace de reconsidérer la négociation du traité transatlantique au nom de la confiance et de la réciprocité me semble révélateur de cette faiblesse des moyens. Cet accord ne peut être invoqué car d’un côté il s’agit d’une négociation commerciale et de l’autre d’une décision de la justice américaine. Ce ne sont pas les mêmes instances. Cette tentative révèle au passage une méconnaissance de l’indépendance entre l’exécutif et la justice aux Etats-Unis. Je pense que BNP Paribas règlera plutôt cette question par une négociation avec la justice et la somme pourra peut-être baisser. C’est ce qu’autorise le système américain.

Cette amende vise une des plus grandes banque européenne, la justice n’est elle pas plus clémente avec des entreprises américaines ?

Les banques américaines ont payé un lourd tribut à la crise de subprimes. JP Morgan a dû débourser 13 milliards de dollars et la menace qui vient de sortir sur Bank of America de 12 milliards montre que la pression ne se relâche pas. Les banques étrangères ne sont pas les seuls dans le viseur des amendes pour infraction aux lois.

Vous estimez que le pouvoir politique est inopérant mais Barack Obama n’a-t-il pas violé une loi en échangeant récemment un soldat américain sans l’accord du congrès ?

Oui et cela fait justement un scandale. Il faut se rappeler que le congrès est républicain. S’il y avait une suspicion d’interventionnisme de la part de Barack Obama dans l’affaire BNP Paribas, le congrès, qui n’est pas du même bord politique, et la presse américaine, qui est indépendante, s’en empareraient immédiatement. Les Américains ne transigent pas avec les règles qu’ils édictent sur les sanctions internationales. Il faut se rappeler que lors de la visite d’Etat de François Hollande aux Etats-Unis en février dernier où l’on a célébré avec émotion l’amitié franco-américaine, Barack Obama a aussi rappelé que "le ciel tomberait sur la tête" des entreprises qui contourneraient l’embargo américain sur l’Iran.
Justement, là aussi en la matière, on a parfois l’impression que les Etats-Unis cherchent à mettre des bâtons dans les roues des entreprises françaises pour ménager leurs propres futures positions ?
Oui, ils défendent aussi leur intérêt. Mais s’ils peuvent prouver comme dans le cas de BNP Paribas qu’une règle a été enfreinte, ils n’hésiteront pas.

N’y-a-t-il pas un problème avec les possibilités de sanction des Etats-Unis ?

Cette affaire en dit long en effet sur la puissance américaine et ses lois qui ont un pouvoir extraterritorial. C’est un révélateur. A une époque où l’on parle d’affaiblissement de la puissance américaine, on voit que leur outil principal, le dollar, leur confère encore une grande suprématie. Cela nous touche comme tous les émergents qui ont des réserves en dollars. D’ailleurs pendant la crise du "shut down" pour cause de blocage sur le budget, la Chine avait déclaré qu’il fallait "dédollariser notre économie". Le dollar c’est l’arme fatale des Etats-Unis. Il assure leur suprématie. Les lignes rouges qu’ils ne peuvent plus tenir militairement, ils peuvent les conserver avec leur monnaie

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