Retour du FIS : la dé-janvérisation se poursuit

Dans un magnifique jardin, dans les parages du village natal du chroniqueur, des abricotiers. Arbres lourds de fruits, chargées, serrées et denses dans la verdure sombre. Retenant de vastes ombres fraiches et le bruits de l'eau qui coule sur la terre et adoucit leur racines. Un jeune homme les regarde avec angoisse : «Dans quelques jours, ma récolte sera mure et je devrais la vendre mais je ne peux pas». Pourquoi ? «C'est le ramadan. Je n'aurais pas de cueilleurs. Personne ne veut travailler désormais». Vieux sujet de l'Algérie schiste, génération ANSEJ. Pays à paille, bras en oléoduc. Passons.

Le sujet du jour ? Le FIS. Le parti islamiste algérien des années 90. Aujourd'hui, on en parle presque partout comme d'une simple veste alors qu'il s'agit d'un auteur de morts. Ses émirs font de la politique et se font inviter. Ses chouyoukhs ont des avis et des conditions. Le FIS est associé, invité, sollicité et présenté comme un partenaire de la solution, désormais.

C'est un peu la même stratégie de 92 : le FIS servira à écraser la voix des démocrates, des rebellions et des opposants. FIS sans armes ni chiffres, il ne lui reste que sa vocation de prétexte au monologue national. On va donc lui parler comme s'il s'agissait d'un dialogue avec une opposition lourde, importante et vitale. Cela va donner l'illusion du sérieux et la consistance d'une véritable négociation. Sauf que ce n'est pas vrai : le FIS est mort après avoir beaucoup tué. D'ailleurs depuis longtemps. Si on le ressort aujourd'hui, c'est pour faire illusion mais pas seulement. C'est aussi le vieux rêve de «Lui» , reprendre l'Algérie à partir de 90. Celle du moment de l'interruption des élections. La dé-janvérisation (du nom des généraux janvéristes) sera absolue : pas de DRS, pas de Généraux, pas de souvenirs même de leur putsch. Si, je ne peux pas reprendre depuis la date exacte de la mort de Houari Boumediene, on reprend depuis 90, au moment exact du basculement et on réalise son fantasme du sauveur national. On revient vers ce qu'on a dit de ce pays à l'époque de la première conférence, de la première crise à l'époque où les généraux courraient derrière le recrutement d'un président. Il aura fallu quand même plusieurs mandats pour arriver à lever le tabou et en avoir les moyens : discuter enfin avec le FIS, lui promettre le retour ou la réhabilitation. C'est donc fait. La dé-janvérisation a atteint son moment d'apothéose. Le FIS peut parler. On peut lui parler même si on ne parle qu'à soi-même. Les janvéristes sont définitivement jugés et inculpés et condamnés à la disparition par la retraite.

On reprend la Présidence à partir de 78 et l'Algérie à partir de 90. Ce fut, depuis toujours, le désir le plus secret de «Lui».

par Kamel Daoud


Le Quotidien d'Oran