Le souverain chérifien saluant la foule à son arrivée à Abidjan, le 23 février 2014. © PDN/SIPA
Extrêmement sévère à l'égard des anciennes puissances coloniales, la dernière allocution de Mohammed VI devant l'Assemblée générale des Nations unies a beaucoup surpris.
Le 25 septembre, Abdelilah Benkirane montait à la tribune de l'ONU pour lire un discours au nom du roi du Maroc. Ce dernier était attendu à New York - un communiqué du Palais en atteste -, mais il a finalement préféré se faire représenter par le chef du gouvernement, alors que l'avion royal et les accompagnateurs étaient prêts. Dommage, car le discours valait le déplacement.
Habituellement consacrée aux grandes discussions globales - développement, lutte contre la pauvreté, enjeux climatiques -, l'Assemblée générale est aussi depuis des décennies la tribune des pays du Sud, où ont résonné des discours célèbres et tonitruants. De Yasser Arafat à Mouammar Kadhafi en passant par Hugo Chávez et Robert Mugabe, les dirigeants du Sud y ont trouvé une plateforme pour leur rhétorique, souvent empreinte d'anti-impérialisme. Jusque-là, le royaume chérifien s'était tenu à l'écart de ce concert, adoptant un ton mesuré.
Le texte de Mohammed VI a cette fois pris ses distances avec cette posture traditionnelle. Qu'on en juge : "Le premier appel que je lance du haut de cette tribune est un appel pour le respect des spécificités de chaque pays, dans son itinéraire national [...]. Cela vaut surtout pour les pays en voie de développement qui pâtissent encore des effets de la colonisation. [...] Le colonialisme a causé de grands préjudices aux États qui en ont subi la tutelle."
En pleine brouille avec la France

Champion de la décolonisation apaisée, le Maroc n'a presque jamais - si l'on excepte la création, en 1961, du Groupe de Casablanca - connu de poussée de fièvre anti-impérialiste mettant en cause le rôle des pays occidentaux, notamment celui de la France, qui exerça son protectorat sur le Maroc de 1912 à 1956. Près de soixante ans après l'indépendance, Mohammed VI choisit de pointer les responsabilités historiques du "colonisateur [qui] y a entravé le processus de développement pendant de longues années. Il a exploité leurs richesses et les potentialités de leurs enfants, tout en altérant en profondeur les coutumes et les cultures respectives de leurs peuples".
Et d'ajouter : "Aujourd'hui, après tous ces effets pervers, ces États n'ont pas le droit d'exiger des pays du Sud un changement radical et rapide selon un schéma étranger à leurs cultures, leurs principes et leurs atouts propres ; comme si le développement ne pouvait se réaliser qu'à l'aune d'un modèle unique : le modèle occidental."
"C'est un discours surprenant, note un diplomate occidental. Le Maroc se comporte en pays déçu de l'Europe, à la manière de la Turquie il y a dix ans." On notera que ce coup d'éclat survient en pleine brouille avec la France, depuis l'affaire dite Hammouchi, du nom du patron de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) convoqué à Paris en février dernier pour répondre d'accusations de torture.
Le roi a-t-il changé de plume ?
Par ailleurs, le discours de New York s'inscrit dans une liste d'allocutions remarquées du roi depuis un peu plus d'un an. En août 2013, quelques semaines après l'affaire de la grâce royale accordée puis retirée à un pédophile espagnol, Mohammed VI avait prononcé un discours critique vis-à-vis de son gouvernement.
Rebelote, en octobre, devant le Parlement, avec un bilan noir de la gestion de Casablanca. En février dernier, M6 prononçait à Abidjan un discours pour l'Afrique devenu une référence diplomatique à Rabat. Il y laissait encore une place à l'Europe, souhaitant établir des "coopérations triangulaires" entre le Vieux Continent, le Maroc et l'Afrique. Le roi a-t-il changé de plume ?
Jusqu'en 2011, Mohamed Moatassim était très sollicité. Ce constitutionnaliste s'est depuis effacé. "Il y a plusieurs rédacteurs pour les discours royaux", explique une source du sérail. Parmi eux, un certain Ahmed Akhchichine, ex-ministre de l'Éducation, proche de Fouad Ali El Himma. "En tout cas, M6 est très directif. Ses commandes sont précises", ajoute la même source.