Le 25 avril dernier, Marianne interviewait Branko Milanovic, ancien chef économiste de la Banque mondiale. Un entretien prophétique au vu des résultats des européennes. Pour lui, « les Etats européens devraient mettre l'accent sur la redistribution » des richesses vers les classes populaires car les inégalités générées par l'internationalisation d'un capitalisme outrancier constitue « un grand danger pour les démocraties ». Un danger qui, selon lui, « peut se résumer au concept des deux P : ploutocratie et populisme ».


Marianne : Vos travaux révèlent une hausse des inégalités et l'émergence d'une super élite. Expliquez-nous ce qui s'est passé.
Branko Milanovic : Le processus de mondialisation des échanges, tel qu'on le connaît aujourd'hui, a pu pleinement se mettre en œuvre après la chute du mur de Berlin. Cela, d'une part, a assuré l'émergence d'un monde capitaliste sur l'ensemble du globe, et, d'autre part, l'entrée de la Chine dans l'OMC, devenue l'atelier du monde. Si l'on prend la planète comme un tout, cela s'est traduit par une forte hausse du revenu pour un grand nombre de travailleurs principalement situés dans des pays comme la Chine. Mes travaux montrent qu'entre 1988 et 2008 les revenus nets de cette « nouvelle classe moyenne mondiale », composée de centaines de millions de travailleurs, ont fortement progressé, de près de 80 % en termes réels. Idem pour une superélite, le fameux « top 1 % », les 1 % les plus riches de la planète, qu'on trouve dans les pays émergents comme dans les pays de l'OCDE. En revanche, deux autres types de population ont souffert. Il y a évidemment les laissés-pour-compte de la mondialisation, les très pauvres dans les pays très pauvres. Mais, ce qui est inattendu, c'est que les perdants sont aussi les populations qui disposaient d'un revenu qui les plaçait auparavant entre les très riches et cette nouvelle classe moyenne mondiale, c'est-à-dire la population des classes moyennes et populaires des pays de l'OCDE.

La monté de ces inégalités est-elle une menace pour les démocraties ?
Oui. Pour le voir, observons à présent la dynamique à l'intérieur même des pays de l'OCDE, qui sont historiquement les pays de tradition démocratique. On a donc une classe de très riches qui profitent pleinement de la mondialisation tandis qu'une grande masse a vu, elle, ses revenus stagner, voire régresser. Aux Etats-Unis, où le changement est le plus spectaculaire, la classe moyenne ne touche plus que 21 % des revenus du pays, contre 32 % en 1979, soit une baisse d'un tiers. Cette impressionnante régression est due à un effet double lame, comme pour les rasoirs. La première lame a taillé dans les revenus de cette population qu'on peut appeler la « classe moyenne ». La seconde les a si bien rabotés qu'elle en a fait basculer une grande partie dans la pauvreté. En conséquence, l'alliance de fait entre les « gagnants » — les élites des pays riches et les classes moyennes des pays émergents — les place en situation de rupture avec les classes populaires au sein de leur propre pays. Si vous y ajoutez l'accumulation d'un patrimoine gigantesque pour le top 1 %, et ses stratégies de séparatisme social, cette divergence d'intérêts vis-à-vis de l'ouverture économique, l'autre nom de la mondialisation, est à mon sens un grand danger pour les démocraties. Il peut se résumer au concept des deux P : populisme et ploutocratie.

Vous voulez dire que nos démocraties n'ont que deux chemins devant elles ?
Si les classes dirigeantes persévèrent dans leur volonté de poursuivre de la même façon le mouvement de mondialisation, pour leur plus grand profit, ma réponse est oui. D'autant que ce mouvement n'est pas près de s'arrêter : après la Chine, il y aura les centaines de millions de travailleurs de l'Inde, puis ceux du Bangladesh et de l'Afrique. Cela peut entraîner encore, disons, cinquante ans de stagnation, voire de régression, pour les classes populaires de l'OCDE et, à l'opposé, une très belle vie pour le top 1 %. Et, pour le leur faire accepter, les deux solutions sont donc le populisme et la ploutocratie.
Le risque ploutocratique est, à mon sens, déjà quasiment à l'œuvre aux Etats-Unis. L'autonomisation politique des riches y est une réalité : ils dictent l'agenda politique, financent les candidats et, du coup, s'assurent que les lois soient votées pour leur plus grand profit. Une étude du sociologue Larry Bartels révèle que les sénateurs américains, quelle que soit leur couleur politique, sont six fois plus sensibles aux intérêts des riches qu'à ceux des classes populaires, qui du reste votent peu. Ce qui, dans les faits, s'est traduit par une baisse considérable des impôts pour les riches.
Un énorme fossé s'est ainsi créé entre la majorité de la population et la démocratie. Ce gouvernement par la technocratie n'est pas unique. Après tout, les gouvernements de Mario Monti, en Italie, et de Loukas Papadimos, en Grèce, sont les meilleurs exemples de cette dérive.
L'autre option est le populisme. Les exemples ne manquent malheureusement pas en Europe. La théorie économique du libre-échange, qui gouverne la globalisation, impose la libre circulation des biens mais aussi celle des facteurs de production, c'est-à-dire des capitaux - ce qui est déjà le cas - comme des personnes. La tentation est forte de considérer que, à défaut de vouloir agir sur la première ou à procéder à une redistribution de revenus, la volonté de calmer les perdants de la mondialisation dans les pays riches se focalise sur la seconde option.
Ces deux options, populisme et ploutocratie, ne sont pas exclusives l'une de l'autre. On peut très bien imaginer un mélange des deux. C'est par exemple le cas en France.

Il n'y a aucun moyen de s'en échapper ?
C'est tout le paradoxe. Pour accompagner la mondialisation, les Etats européens devraient mettre l'accent sur la redistribution. Faire en sorte que les grands gagnants partagent les bénéfices avec les perdants. A mon sens, l'économiste Dani Rodrik voit juste : seul l'Etat-providence est à même de permettre une acceptation du processus de mondialisation en repêchant les perdants.
Et, cependant, c'est tout le contraire que l'on observe. Les politiques d'austérité minent les ressources de l'Etat-providence, et cela s'aggrave avec la concurrence fiscale, qui a conduit à la réduction des taux d'imposition pour les plus aisés, comme l'a remarquablement montré Thomas Piketty.
Mais il y a pis. Cela se conjugue avec l'offre populiste. Laquelle, surfant sur le désarroi des classes populaires, risque de conduire à leur abandon de l'Etat-providence, alors qu'elles en sont les principales bénéficiaires.
La quasi-totalité des études sérieuses montrent que les pauvres gagnent beaucoup grâce aux prestations chômage et aux aides sociales. Les classes populaires en retirent plus d'avantages encore par le biais des prestations de santé, d'éducation ou de retraite. Et, plus que tout, l'assurance d'être à l'abri de la pauvreté. C'est d'ailleurs ce qui explique la différence de position des couches les plus faibles entre l'Europe et les Etats-Unis, différence qui se fait en faveur de l'Europe, bien sûr.

Vous êtes pessimiste ?
Oui. Comme je l'explique, la solution consiste en une intensification de la redistribution dans les pays développés. Le problème est qu'avec la contre-révolution libérale s'est mis en place un paradigme qui y est défavorable et qui, aujourd'hui, fonctionne à plein. Trente ans de ce régime ont en effet conduit à une accumulation de capital par la frange la plus aisée de la population qu'on n'avait pas connue depuis la guerre.
Mais cet écart avec les autres classes s'est également traduit par un séparatisme social sans précédent, ce que les penseurs de la libéralisation n'avaient pas prévu. Il est pourtant de l'intérêt bien compris des plus aisés de revenir sur ce paradigme et de le reconsidérer s'ils souhaitent que la mondialisation, dont ils sont les principaux bénéficiaires, se poursuive. Pour être tout à fait clair, la mondialisation est sans doute une bonne chose. Mais une mondialisation à outrance, où on ne fait guère attention aux perdants, avec lesquels on partage l'espace national, culturel et politique, peut avoir des effets opposés, produire un rejet pur et simple de toute forme de coopération internationale. Avec le chaos comme horizon. Et pour tout le monde.

Marianne