On en revient toujours à la même constatation: si Berlin ne souhaite pas s'engager dans des politiques qu'elle réprouve, il faudrait au moins qu'Angela Merkel permette à ses partenaires de ne pas mener des politiques budgétaires inutilement restrictives.

Les dernières statistiques européennes ne sont pas fameuses: activité et inflation stables, mais à un niveau très faible, chômage stable également, mais à un haut niveau. Responsables politiques et monétaires s’en inquiètent, mais l’Allemagne, qui se porte mieux que la plupart de ses partenaires, oppose sa force d’inertie à toutes les mesures de soutien de l’économie. Et on ne parle pas de relance, terme qui semble avoir été rayé du vocabulaire allemand.
Quand William de Viljder, directeur de la recherche économique de BNP Paribas, décrit l’économie mondiale, le premier mot qui lui vient à l’esprit est celui de «divergences»: divergences entre les Etats-Unis et l’Europe, divergences entre les pays émergents.
La crise de 2008 a violemment rebattu les cartes; chaque zone économique tente de retrouver le chemin de la croissance, mais toutes n’y parviennent pas. L’OCDE s’en inquiète et constate que l’économie mondiale continue de croître à un rythme «modéré et inégal». Pour cette année et l’an prochain, ses économistes ne prévoient plus que des rythmes de croissance de respectivement 0,8% et 1,1% pour la zone euro, contre 2,1% et 3,1% pour les Etats-Unis.

Draghi se lasse d’être seul à faire le travail

Cette divergence commence à apparaître dans toute son ampleur en ce qui concerne les politiques monétaires: des deux côtés de l’Atlantique, les banques centrales continuent de mener des politiques très souples. Mais, aux Etats-Unis, la Réserve fédérale réduit progressivement ses injections de liquidités; elle annonce qu’elle va garder des taux directeurs très bas pour une «période considérable», mais il semble de plus en plus évident que cette période «considérable» ne devrait pas durer plus de deux ou trois trimestres. En revanche, dans la zone euro, la BCE a encore abaissé ses taux directeurs le 4 septembre et, sauf événement imprévisible, il semble assuré qu’elle les gardera très bas très longtemps. Et surtout, après avoir entrepris, probablement un peu tôt, de réduire la taille de son bilan, elle recommence à introduire des liquidités dans le marché interbancaire en employant de nouveaux instruments: TLTRO (prêts à quatre ans à 0,25% aux banques en fonction du montant des prêts qu’elles accordent à leurs clients), achat de titre adossés à des actifs du secteur privé et achat d’obligations sécurisées (ces deux dernières techniques appartenant à ce qu’on appelle l’assouplissement quantitatif, qui s’est révélé très efficace aux Etats-Unis).

Cela suffira-t-il à relancer la machine? A Jackson Hole, où les présidents de banque centrale se réunissent tous les étés, Mario Draghi, président de la BCE, a créé l’événement le 22 août en émettant le vœu que «la politique budgétaire joue un plus grand rôle à côté de la politique monétaire». En clair: la BCE fait son travail, que les gouvernements fassent le leur.
En Australie, les ministres des Finances du G20 réunis les 20 et 21 septembre ont réaffirmé leur désir de relever la croissance d’ensemble de ces vingt pays de 2 points d’ici à 2018 par rapport à ce qui serait obtenu sans rien faire (dans l’état actuel des choses, les mesures annoncées permettent d’atteindre au mieux 1,8 point), en combinant politique monétaire, stratégies budgétaires «flexibles», réformes structurelles et investissements dans les infrastructures. Mais les discussions actuellement menées en Europe ne laissent pas espérer un progrès de cet ordre de grandeur.

L’Allemagne dit non à tout

Car les divergences sont fortes. L’Allemagne n’a guère apprécié la dernière baisse de taux de la BCE. Il est vrai qu’elle n’en pas besoin. Mais faut-il rappeler que la politique monétaire doit correspondre aux besoins de l’ensemble de la zone euro? Il y a une dizaine d’années, lorsque l’Allemagne était l'«homme malade» de l'Europe, la BCE a pratiqué une politique de taux très souple qui correspondait parfaitement à ses besoins, alors que des pays comme l'Espagne aurait sans doute eu besoin de taux plus élevés encourageant moins vigoureusement la spéculation immobilière. Et Jens Weidmann, président de la Bundesbank, critique vertement la politique d’assouplissement quantitatif de la BCE, qui paraît pourtant indispensable aujourd’hui.
Certains économistes, comme Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d’investissement de la banque Pictet, estiment que la BCE n’aura pas peut-être pas besoin d’aller plus loin et «d’acheter de la dette souveraine si le crédit repart». Mais, si la meilleure orientation du crédit ne se confirme pas (entreprises et particuliers semblent enfin disposés à demander davantage de crédits et les banques à les accorder), il faudra bien alors envisager cette forme extrême d’assouplissement qualitatif.

Dans le monde financier, beaucoup estiment que ce sera nécessaire, mais des déclarations comme celles de Jens Weidmann laissent penser que Mario Draghi risque de se heurter à des résistances.

L’Allemagne est-elle prête alors à envisager d’autres actions de soutien à l’activité? Sur le plan budgétaire, elle est bien décidée à ne pas utiliser ses propres marges de manœuvre (le gouvernement prépare pour 2015 un budget strictement équilibré) et paraît peu disposée à laisser la bride sur le cou à ses partenaires. Quant à des politiques d’investissement dans les infrastructures, qui font l’objet de discussions approfondies entre Michel Sapin et Wolfang Schäuble, elles risquent de trouver assez vite leurs limites si Schäuble s’oppose à toute solution novatrice comme un renforcement marqué du rôle de la BEI (Banque européenne d’investissement).
On voit mal comment Jean-Claude Juncker, prochain président de la Commission européenne, pourrait réussir à lancer un grand plan de relance de l’investissement de 300 milliards d’euros sur trois ans dans ces conditions, sauf à recycler sous le label «nouveauté» des sommes issues de fonds européens déjà existants.

Un point positif: la baisse de l’euro

En résumé, on voit l’Allemagne s’opposer à toute mesure de soutien à l’activité dans la zone euro, alors que ses axes politiques favoris, l’assainissement budgétaire et les réformes structurelles, ne peuvent conduire qu’à la stagnation à court terme.

Comprenons-nous bien: il ne s’agit pas de demander à Angela Merkel de se lancer dans une politique de relance européenne qui serait financée par son seul pays, la plupart des autres n’en ayant pas les moyens. On comprend qu’elle soit agacée de voir la France demander à intervalles réguliers l’aide de l’Allemagne: déjà, en 1983, Jacques Delors demandait à ses prédécesseurs de contribuer au succès de son plan de rigueur en relançant chez eux l’activité industrielle et commerciale… On comprend aussi qu’elle se fatigue de notre incapacité chronique à remettre de l’ordre dans nos finances. Soulignons que la France, en dépit de l’effort engagé, a encore un déficit budgétaire primaire (hors service de la dette), c’est-à-dire qu’elle continue à financer à crédit ses dépenses courantes (ce qui n’est plus le cas de l’Italie depuis de nombreuses années).

Un point positif est à mettre à l’actif de Mario Draghi: la politique monétaire de la BCE semble avoir enfin réussi à permettre une baisse de l’euro face au dollar. Ainsi que le constate Philippe Weber, responsable Etudes et Stratégie à CPR AM et fin connaisseur des politiques monétaires, le taux de change entre les deux monnaies suit d’assez près la taille du bilan des deux banques centrales. «La vraie raison des dernières décisions de la BCE, c’est le taux de change.» Les mesures prise par la BCE devraient ainsi contribuer à écarter le risque de déflation en Europe et apporter un surcroît d’activité, estimé à un point au bout de deux ans pour une baisse du taux de change de 10%.

France-Allemagne: donnant-donnant

Mais encore faudrait-il que Mario Draghi, comme il le demande, ne soit pas seul à agir. Et si l’Allemagne ne souhaite pas s’engager dans des politiques qu’elle réprouve, il faudrait au moins qu’elle permette à ses partenaires de ne pas mener des politiques budgétaires inutilement restrictives. Que se passe-t-il hors de la zone euro, dans les pays qui sont déjà repartis ou essaient de repartir? En 2014, ils s’acheminent vers des déficits publics de 5,3% pour le Royaume-Uni, de 5,8% pour les Etats-Unis, de 8,4% pour le Japon...
Que le déficit attendu de la France soit en hausse à 4,4% n’est pas très glorieux, mais il serait sans doute plus sage de lui accorder un délai supplémentaire de deux ans pour arriver à 3% plutôt que de la voir se lancer dans une politique de rigueur excessive qui pénaliserait aussi ses partenaires commerciaux (y compris l’Allemagne). Il serait plus sage également de voir comment des actions collectives peuvent être menées et financées au niveau européen, sachant que l’Allemagne a besoin elle aussi de moderniser ses infrastructures.
Manuel Valls a tenu à se lancer lui-même dans les laborieuses tractations avec Berlin les 22 et 23 septembre. Beaucoup de choses sont encore possibles d’ici au prochain conseil européen des 23-24 octobre, à condition que le Premier ministre ne soit pas désavoué chez lui par sa propre majorité: si l’on veut infléchir les positions allemandes, il faudra sans doute faire quelques concessions. Dans une négociation, il est difficile de demander à son partenaire de faire un pas en avant et de ne pas bouger soi-même d’un pouce…


slate fr