La première de l’émission «Lignes rouges» de Radio M de Maghreb Emergent, en partenariat avec El Watan et El Khabar, diffusée ce vendredi, a traité du sujet hautement sensible de l’industrie militaire en Algérie, avec Abderrahmane Hadj-Nacer, ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Akram Kharief, spécialiste des questions de défense et auteur du blog Secret Difa3 et Nordine Ouabdesselam, expert financier des marchés stratégiques.


-Pourquoi parler aujourd’hui de l’industrie militaire en Algérie ?

Abderrahmane Hadj-Nacer : Dans l’observation des cycles de développement dans les pays qui s’en sont sortis, on se rend compte que l’armée est un élément moteur du développement, car on parle là d’un carnet de commandes récurrentes qui doit servir à la mise en place d’une industrie nationale. L’autre point fondamental, qu’on n’a pas su aborder les premières années après l’indépendance, c’est le rapport entre le pouvoir et l’argent. Nous sommes tombés dans le piège de la culture française où on cache l’argent, et dans la mauvaise interprétation du hallal et du haram en islam, alors que la notion d’illicite et de licite conduit à poser le critère de l’accumulation de richesses comme étant un critère de différenciation positive et non comme un critère de différenciation négative.

Si on ne règle pas ce problème, l’argent, au lieu d’être un facteur positif dans la croissance, le développement et dans la bonne redistribution, devient un facteur de sujétion par rapport au reste du monde. Voilà les deux critères fondamentaux qui me poussent, en tant qu’économiste, à penser que l’armée dans sa transformation actuelle, qui est le passage d’une armée en construction à une armée professionnelle reconnue à travers le monde, doit avoir son rôle économique clarifié. Quand vous allez à l’Académie militaire de Cherchell pendant les périodes des examens, on voit que si la demande des Algériens est forte pour devenir officier de l’armée et encore plus pour devenir membre du DRS, elle n’est pas liée à un amour fou pour ces deux-là. Elle est liée à un désir immodéré pour le pouvoir, le pouvoir sur les biens matériels aussi. Il y a une causalité entre une vocation militaire, qui doit être évidemment sauvegardée, et une vocation pour l’accumulation des richesses.

Dans notre cas de figure, il y a 7000 colonels, 300 généraux et 3 généraux de corps d’armée en Algérie. Chaque colonel a vocation à être ambitieux et être général de corps d’armée, mais il n’y a pas de place pour tous. A ces gens-là, il faut donner de l’espoir, pour un jour passer soit du côté de la recherche, de l’enseignement, soit vers la politique ou l’industrie.

-Exemples de pays qui ont réussi cette expérience ?

Akram Kharief : Prenez les 20 économies les plus performantes de la planète : toutes sans exception ont une industrie militaire performante ; elles exportent de l’armement et essaient de s’autosuffire. La Turquie, par exemple, dans les années 1980, a décidé de franchir le pas et de jouer dans la cour des grands en termes de fabrication militaire alors qu’elle importait 90% de ses équipements. L’Etat y a mis non seulement la volonté politique mais aussi les instruments nécessaires : un fonds de soutien à l’industrie de l’armement et de l’investissement tous azimuts mais surtout, il a imposé de la clarté pour les industriels et une ouverture vers le privé.

Entre 1985 et aujourd’hui, la Turquie, qui est passée de 10% en fabrication militaire à près de 75%, arrive à exporter pour 1,2 milliard de dollars et fabrique pour plus de 5 milliards d’équipements. Cette industrie fait vivre 12 000 familles. Il y a plus de 80 sociétés grandes et moins grandes, des TPE actives dans le secteur. Tout se fait dans une transparence parfaite, c’est devenu un véritable levier de croissance pour le pays. C’est une opportunité énorme pour l’Algérie et il suffirait d’une décision politique et de la mise en place d’instruments techniques pour installer un écosystème de TPE, PME et aussi de grandes entreprises qui pourraient générer, dans les six années qui viennent, jusqu’à 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires et qui pourraient créer jusqu’à 15 000 ou 16 000 emplois directs.

-Qu’entendons-nous exactement par industrie militaire ?

Abderrahmane Hadj-Nacer : L’industrie militaire, ce ne sont pas des cartouches, de l’armement au sens où on l’entend. Les plus grandes recherches en biologie dans le monde sont menées par les Etats-Unis et Israël, grâce à l’industrie militaire. Tout ce qu’on voit à la télévision et qui a l’air ridicule, comme quand Cousteau nous montre les expériences sur les dauphins, c’est le fait de l’industrie militaire. On se rend compte que l’effet multiplicateur de l’industrie militaire n’impacte pas seulement l’industrie du fer et de l’acier, mais tout ce que produit l’université.

Akram Kharief : Il faut faire une différence entre fabrication militaire et industrie militaire. Fabriquer, l’armée algérienne le fait déjà. Mais ce dont on parle est de créer un tissu industriel, ce qui implique créer un marché, exporter et générer du profit. L’Algérie n’est pas sur cette longueur d’onde. Contre-exemple : l’Egypte a la plus belle industrie militaire arabe sur le papier qui génère 3,5 milliards de dollars de chiffres d’affaires chaque année (grâce à l’aide américaine) et qui emploie 100 000 personnes. Mais cette industrie ne fait que de la fabrication, c’est une industrie de l’Etat, de l’armée ; elle fait son propre plan de charge.

-Pourquoi l’Algérie n’a pu créer une véritable industrie militaire ?

Abderrahmane Hadj-Nacer : Il y a beaucoup d’industries civiles publiques conçues au départ comme des industries militaires. Le complexe constantinois et la région de Tiaret étaient prévus pour ça. Il y avait une réflexion. La question est : pourquoi avons-nous échoué ? Parce qu’il y a une opposition entre la réflexion théorique et le besoin des individus et des groupes. Le rapport entre l’argent et le pouvoir n’ayant pas été réglé.

Akram Kharief : L’industrie militaire existe depuis la fin des années 1970. L’armée algérienne a tout fait pour satisfaire ses besoins quotidiens en termes de munitions, d’armes légères, mais il n’y a jamais eu de stratégie industrielle. Je vous dresse un petit bilan. Aujourd’hui, l’Algérie fabrique toutes ses armes légères, toutes ses minutions. L’armée fabrique pratiquement tous ses vecteurs terrestres : camions, transport, etc. L’Algérie fait de la maintenance de haut niveau sur ses avions de chasse, de transport. Mais il manque une stratégie derrière tout ça.

Abderrahmane Hadj-Nacer : La doctrine de l’industrie industrialisante au début de l’indépendance consistait à dire on fait tout, tout seuls, à travers des mégacomplexes. On n’a pas fait le lien entre les besoins et la capacité industrielle. On était dans une doctrine totalement différente. Il y a une autre explication malheureuse : on a essayé de faire de l’«offest program» en 1990-91 à travers le commerce industrialisé. Cela consistait à dire que ceux qui veulent avoir accès au commerce libre avec l’Algérie doivent investir. Dès que le Fonds monétaire est revenu en position de force en Algérie, la première décision a été d’interdire cette obligation d’investir. Pourquoi a-t-on obéi ?
Akram Kharief : Il n’y a aucune politique industrielle en Algérie. Il y a clairement une volonté de fabriquer de l’armement, mais il n’y a pas de volonté de créer un secteur.