La skyline de la ville de San Diego, à l’extrême sud-ouest des États-Unis. 80% de son approvisionnement en eau vient de l’extérieur du comté.
Noémie Taylor-Rosner, à San Diego | 21/08/2014
Vingt kilomètres de tuyaux reliant la côte Pacifique au comté de San Diego, et quelque 17 000 membranes pour transformer en eau douce 200 millions de litres d’eau salée par jour… C’est la solution de San Diego face à la pire sécheresse de l’histoire de la Californie.

« L'usine que nous sommes en train de construire à Carlsbad, au nord de San Diego, sera la plus grande des États-Unis et de tout l'hémisphère Ouest », explique, avec une pointe de fierté dans la voix, Jessica Jones, responsable marketing de l'entreprise Poseidon Water, un groupe basé à Boston, leader dans le domaine du dessalement de l'eau.

« Lorsqu'elle entrera en activité en 2016, l'usine permettra d'approvisionner 112.000 foyers dans la région de San Diego. »

Soit environ 7% des besoins en eau du comté, qui compte plus de 3millions d'habitants. Pour lancer son usine d'1 milliard de dollars, Poseidon Water a fait appel à l'expertise de la firme israélienne IDE Technologies: Israël fait en effet figure de modèle pour la Californie. Dans ce petit pays désertique à 60%, un quart des réserves d'eau est issu du dessalement.

Si la deuxième ville de Californie a fait le choix d'investir dans ce nouveau procédé, c'est principalement parce que, plus que toute autre métropole de la côte Ouest, San Diego est extrêmement dépendante des importations d'eau.



« 80% de l'eau qui approvisionne la région vient de l'extérieur du comté», note Heather Cooley, directrice du Programme de l'eau au Pacific Institute, un institut de recherche consacré à l'environnement, basé à Oakland, dans la baie de San Francisco.

« L'eau est acheminée en grande majorité depuis le delta San Joaquin-Sacramento, au nord, et la rivière du Colorado, à l'ouest, via un système d'aqueducs. »

Du fait de sa situation géographique, à l'extrême pointe sud du Golden State, San Diego est systématiquement la dernière ville approvisionnée en eau :

« Comme elle se situe à la fin du pipeline, elle court un risque plus grand de manquer d'eau. Soit en raison d'une très grave sécheresse, soit d'un incendie ou encore d'un tremblement de terre, phénomène fréquent dans la région », arme Jessica Jones.

Pour Heather Cooley, l'intérêt de San Diego pour le dessalement serait aussi lié à de fortes tensions survenues ces dernières années entre le San Diego County Water Authority (SDCWA), le service des eaux du comté de San Diego, et le Metropolitan Water District of Southern California (MWD) dont dépend intégralement l'acheminement de l'eau de la rivière du Colorado, vers San Diego.

« Le SDCWA jugeait excessifs les tarifs exigés par le MWD. Au point que l'affaire a été portée devant les tribunaux. San Diego a obtenu gain de cause, en février dernier », explique Jessica Jones.

Le fait de pouvoir compter sur ses propres ressources en eau, par le biais du dessalement, pourrait donc lui permettre d'être moins dépendant du MWD et des importations d'eau de manière générale.

L'eau dessalée pourrait devenir la moins chère...
Pourtant, d'un point de vue financier, le dessalement de l'eau est loin d'être la solution la plus avantageuse.

« À l'heure actuelle, San Diego paye environ 0,60cent [43centimes d'euro] le mètre cube d'eau qu'il importe du nord de la Californie ou du Colorado, tandis que la quantité équivalente d'eau dessalée devrait lui revenir à 1,10 dollar [80centimes d'euro], soit quasiment le double du prix », note Heather Cooley.

Mais selon la chercheuse, cette prise de risque est un pari que la ville fait sur l'avenir:

« Il y a de très fortes chances pour que dans les années qui viennent le prix de l'eau importée augmente. En raison de la persistance de la sécheresse, mais surtout parce que les infrastructures du delta sont obsolètes, qu'elles ont été construites pour approvisionner en eau 10 millions de personnes, que nous sommes aujourd'hui près de 40 millions et qu'il va donc falloir réinvestir beaucoup d'argent pour rénover le système en place, analyse-t-elle. D'ici à dix ans, il sera alors peut-être moins onéreux d'acheter de l'eau dessalée. »

Le système de purification de l'eau utilisé pour le dessalement, appelé « osmose inverse », consiste en un filtrage très fin au travers de membranes semi-perméables, qui ne laisse passer que les molécules d'eau.

« Le prix de ces membranes a diminué de façon spectaculaire ces dernières années », pointe Heather Cooley.

Une baisse qui a d'ailleurs contribué à mettre le dessalement à la portée d'un plus grand nombre de pays.

« En perfectionnant les membranes de façon qu'elles soient capables d'extraire une plus grande quantité de sel et en augmentant leur durée de vie, il sera encore possible de faire baisser un peu plus le coût du dessalement », ajoute-t-elle.

D'ailleurs, San Diego est loin d'être la seule ville de Californie à faire le pari du dessalement: à l'heure actuelle, 17 projets d'usines sont en cours tout le long de la côte californienne, de Bay Point à Carlsbad en passant par Santa Cruz, Redondo Beach, Huntington Beach ou encore Oceanside.

« L'engouement pour le dessalement n'est pas une idée complètement nouvelle. On en parle déjà depuis au moins dix ans! Mais il y a toujours beaucoup de résistances », précise Heather Cooley.

Car outre son coût prohibitif, cette technique pose de multiples problèmes en matière d'environnement.

« Le dessalement est extrêmement gourmand en énergie, ce qui est un comble quand on sait que la Californie fait de gros efforts pour tenter de réduire ses émissions de gaz carboniques », souligne Rick Longinotti, un militant écologiste qui se bat contre un projet d'usine à Santa Cruz, au sein du comité d'action «Desal Alternatives».

Outre la pollution générée par le dessalement, celui-ci «menace aussi la vie sous-marine en aspirant de nombreux organismes vivants lors du pompage de l'eau». Enfin, ajoute Rick Longinotti, «lors du processus de dessalement, l'eau saumâtre, extrêmement riche en sel, est rejetée dans la mer», causant là encore un nouveau problème de pollution.

80% de l'eau utilisée par l'agriculture
« Avec la fonte de 70 à 80% des neiges éternelles de la Sierra Nevada, dans le nord de la Californie, qui représentent un tiers des réserves en eau du Golden State, le dessalement doit certainement être considéré comme une option », assure de son côté David Helvarg, journaliste spécialiste de l'environnement.

« Mais ce n'est pas non plus la panacée contre la sécheresse. Il y a quelques années, Los Angeles a été tenté par le dessalement, pour finalement choisir d'améliorer et de renforcer le recyclage et la conservation de ses eaux. En Californie, ces deux dernières solutions devraient être une priorité, avant d'envisager de dessaler le Pacifique », estime-t-il.

Même son de cloche du côté de Heather Cooley, qui rappelle que «ce qui marche en Israël n'est pas forcément fait pour fonctionner aux États-Unis».

Là-bas, « il s'agit d'un petit pays, sans ressources en eau. C'est un vrai désert et ils n'ont pas d'autre choix que de dessaler la mer! Ici, c'est diérent. 80% de l'eau en Californie est utilisée pour l'agriculture! C'est trop », s'énerve-t-elle.

Or, en Californie, selon Heather Cooley, il existe encore de nombreux moyens pour diminuer le gaspillage ou améliorer le recyclage.

« Quant au dessalement, admet-elle, je l'imagine très bien se développer d'ici quinzeans dans de nombreuses petites communautés urbaines côtières. Ce serait une solution innovante parmi d'autres, face à la sécheresse. »