Une vendeuse pousse un soupir en apprenant que la direction du centre commercial a décidé que les boutiques baissent le rideau à 18H30.


Soulagée, elle commença à raconter sans gêne son chemin de croix pour trouver, la veille, un moyen de retour chez elle, le dernier tram étant parti à 19H00, soit deux heures d’avance qu’en temps normal.
Au centre Plamarium, jouxtant l’historique Théâtre municipal de Tunis, des vigiles en tenue d’apparat se sont, en effet, mis en ordre de bataille devant la porte d’entrée pour bloquer l’accès tant aux friands de shopping qu’aux simples badauds, habitués aux vitres rutilantes de l’avenue Habib Bourguiba et aux flâneries insouciantes dans les artères alimentant le cœur de la capitale.
Un changement de mœurs difficile à digérer pour les Tunisois, qui voient leur train-train quotidien complètement chambouler par le couvre-feu décrété dans la ville et sa banlieue, à cause justement d’un marchand ambulant ayant entrepris l’acte désespéré de se faire exploser à l’intérieur d’un bus de la Garde présidentielle.
Le kamikaze à la cervelle bien curée n’a pas uniquement condamné douze familles à un deuil lourd à porter, mais il a plongé toute une ville dans le dépit, l’abattement, la confusion et le questionnement. Car, à l’apparition de toute lueur d’espoir, un ennemi invisible se délecte à remuer le couteau dans la plaie.
La nuit tombée, les gens semblent plus pressés que d’habitude. On se rue vers les superettes ou l’épicerie du coin pour faire ses courses, en faisant très attention de ne rien oublier. Même si le pays n’est pas en guerre, cela y ressemble presque.
En quittant l’avenue Habib Bourguiba, où la fête des Journées cinématographiques de Carthage a été largement gâchée, vers le quartier Lafayette, l’autre pôle d’attraction du centre-ville, l’ambiance est identique. Empressement, aigreur et méfiance.
Bouillonnant de vie jusqu’à tard dans la soirée, Lafayette glisse dans un silence de cimetière au fur et à mesure que s’approche l’heure-butoir du couvre-feu, c’est-à-dire 21H00.
Les cafés, qui squattent la voie publique, n’ont plus besoin de déployer leurs moches tables en plastique. Ils ont été désertés par leurs clients, hormis quelques riverains engagés dans des discussions anxieuses sur l’avenir, d’autres étant cloîtrés dans leur petit univers, vraisemblablement traversés par des visions mélancoliques.
En passant à côté des débits de boisson, on n’est plus interpellé par les conversations houleuses et les éclats de rire qui fusaient de l’intérieur. Noyés dans l’obscurité, ces lieux très prisés ne peuvent plus prêter le flanc à une fidèle clientèle cherchant à noyer le chagrin.
Dans un croisement névralgique de Lafayette, à quelques encablures de l’avenue Mohammed V où s’est produit le drame, des policiers en uniforme et d’autres en civil prennent position, avec autorité, à quelques minutes du début du couvre-feu.
Leur attitude envoyait un message limpide: Cette fois-ci, l’Etat est bien décidé à faire respecter la loi, dans une réponse éloquente aux critiques sur le laxisme des pouvoirs publics.
Tunis devient une ville de fantômes, qui doivent transir sous la chute brusque des températures. Désarçonnés et peu diserts sur leur malheur, les Tunisois sont saisis par la nostalgie. Ils ne demandent et ne veulent plus rien, seulement de retrouver un semblant de vie normale. Dans la sécurité et la paix de l’âme. Ensuite, on peut faire le bilan des pertes financières. Jadis source de tracas et de pollution sonore, les vrombissements des moteurs et les crissements de pneus, qui ôtaient parfois le sommeil, manquent terriblement à l’appel. Ils signifiaient que la vie exerçait ses pleins droits, dehors.