Criminalit et terrorisme convergent la frontire tunisienne 25.07.2014

lors que la Tunisie se remet peine de la pire attaque contre ses soldats qu'elle ait connue depuis plus de cinquante ans, l'Algrie a offert cette semaine sa voisine du matriel militaire, des renforts le long de leur frontire commune, et d'autres moyens de lutte antiterroriste.

Mais la plus grande menace pourrait venir d'ailleurs. Un ancien trafiquant de cigarettes algrien, borgne et alli d'al-Qaida qui dirige dsormais son fief terroriste depuis la Libye pourrait bien tre l'instigateur du massacre des soldats tunisiens mercredi dernier.

Dbut juillet, des rapports ont t publis, indiquant que Mokhtar Belmokhtar (alias Laaouar) avait rencontr le leader du groupe terroriste retranch dans le Jebel Chaambi.

Laaouar aurait donn de nouvelles instructions au chef de la brigade Uqba Ibn Nafi, Khaled Chaieb (alias Abu Sakhr), visant planifier des attaques et des assassinats en Tunisie, a fait savoir le quotidien algrien El Khabar citant des sources proches de la scurit.

Lors de l'iftar du 16 juillet, une soixantaine d'assaillants ont ouvert le feu l'aide de mitrailleuses et de lance-roquettes contre deux postes de contrle de l'arme. Cette brigade affilie al-Qaida a par la suite revendiqu cette attaque, la plus meurtrire pour les forces militaires tunisiennes depuis 1961.

Ces agresseurs taient arrivs dans le Jebel Chaambi en provenance de Libye il y a deux mois, apportant avec eux en Tunisie des armes lourdes embarques dans des vhicules 4x4, a indiqu dimanche Mosaque FM.

L'Algrie avait galement alert les autorits tunisiennes qu'une opration majeure de trafic d'armes en provenance de Libye avait t prpare il y a deux mois, a indiqu African Manager mardi 22 juin, citant Elbilad.

Et la Libye est justement le pays choisi par Belmokhtar pour implanter son rseau aprs avoir fui le Mali. Il s'est efforc de recruter des combattants de l'Etat islamique d'Irak et du Levant (EIIL), bien que le projet de soi-disant "califat" n'ait jamais bnfici des faveurs de son chef al-Qaida Central, Ayman al-Zawahiri.

Depuis sa nouvelle base libyenne, Belmokhtar met profit ses dcennies d'exprience de trafiquant.

En dcembre dernier dj, le Premier ministre algrien Abdelmalek Sellal avait alert les autorits tunisiennes que les groupes terroristes retranchs dans le Jebel Chaambi taient financs par les recettes du trafic de cigarettes et d'autres marchandises de contrebande.

Les trafiquants terroristes apportent en Tunisie des armes, de la drogue, des cigarettes et d'autres articles en provenance de Libye en empruntant les postes frontire terrestres de Ras Jedir et de Dhiba/Wazen. Ils traversent galement le dsert bord de vhicules 4x4.

Il arrive parfois que les forces tunisiennes russissent les intercepter.

"Islamo-gangstrisme" libyen
Selon le Groupe international de crise, la Tunisie s'efforce de contrler ses frontires.

Celles-ci sont devenues un vivier pour les extrmistes, les jihadistes et les criminels. Des drogues dures, des armes et des explosifs entrent rgulirement en Tunisie en provenance de Libye, a prcis ce groupe de recherche dans un rapport dtaill publi en novembre.

"Les mouvements terroristes et les rseaux de trafiquants entretiennent des relations troites dans les rgions frontalires, en particulier dans les zones clairement sous-dveloppes", explique ce rapport.

"Cette relation entre terrorisme et trafics devrait assurer des conditions optimales pour la naissance de gangs communs de terroristes et de trafiquants franchissant la frontire avec un haut niveau de coordination", souligne ce groupe.

Le rapport du Groupe de crise met en garde contre un "islamo-gangstrisme". Ces gangs combinent jihadisme et crime organis avec des rseaux de contrebande oprant aux frontires.

Mais ces trafics font plus que seulement financer les rseaux jihadistes. Ils portent aussi atteinte l'conomie nationale. Pour les seuls carburants, les pertes sont estimes 500 millions de dinars par an.

Selon le professeur d'conomie Abdjalil Badri, "les trafics sont une forme de terrorisme conomique qui affaiblit l'Etat par l'usure et le sabotage de l'conomie".

"Le but est d'appauvrir l'Etat, ce que recherchent les terroristes pour renforcer leur prsence et imposer leur contrle sur le pays", explique-t-il.

Cette convergence entre terroristes et trafiquants tait invitable, affirment les spcialistes.

Comme le souligne Neji Jalloul, spcialiste des groupes islamiques, "tout le monde sait trs bien que les groupes terroristes utilisent l'expertise des rseaux de contrebande en matire de gographie des rgions frontalires et leur capacit unique viter les postes de contrle de la scurit et de l'arme pour fournir ce dont ils ont besoin en matire d'approvisionnements, de drogue et d'armes".

"Les terroristes fournissent argent et protection aux trafiquants par le biais de petites oprations dans certains villages et petites villes, pour dtourner l'attention des forces de scurit et de l'arme", explique-t-il Magharebia.

Selon Mouhamed Bizani, des services des douanes tunisiennes, "les trafics qui empruntent des itinraires informels, comme les dserts et les montagnes, qui sont d'un accs difficile pour les agents des douanes et les gardes frontaliers, affectent les secteurs les plus importants".

Le tabac reprsente six pour cent du budget de l'Etat, assurant des recettes fiscales hauteur de 600 millions, explique-t-il. "Et le trafic de cigarettes est directement li au terrorisme."

Aprs tout, souligne-t-il, le terroriste Mokhtar Belmokhtar tait un trafiquant connu sous le sobriquet de "Marlboro Man".

Pour leur part, les citoyens ressentent l'impact de ces trafics.

"Les nouvelles rformes que l'Etat souhaite lancer concernant l'abandon des subventions ont pour origine principale la contrebande, qui affecte les produits subventionns comme la farine, l'huile vgtale et d'autres produits essentiels", explique Bizani.

Cette entreprise criminelle vise galement le btail et la viande.

"Le trafic de btail a fortement augment aprs la rvolution, entranant un doublement des prix", explique-t-il. "A cela s'ajoute le trafic de chevaux tunisiens de pure race vers la Libye via Dhiba, que les terroristes utilisent sur des terrains difficiles auxquels les vhicules n'ont pas accs."

"La Tunisie est une zone de transit importante pour les contrebandiers destination de la plupart des pays de la rgion", ajoute ce responsable des douanes.

Et de poursuivre : "Il existe quatre grands barons du trafic, dont deux prsents dans le sud de la Tunisie et comptant parmi les plus dangereux, o la drogue, les devises trangres et les carburants font l'objet de trafics. Ils disposent d'un matriel sophistiqu, suprieur celui des forces de scurit et de l'arme."

"L'Etat doit s'efforcer de trouver des solutions et d'laborer une stratgie rgionale avec les pays voisins pour rpondre ce phnomne, qui ruine l'conomie et la scurit des Tunisiens", conclut-il.

Terrorisme et contrebande ont bel et bien fini par "entretenir une relation troite", reconnat Ibrahim Missaoui, prsident de l'Association tunisienne de lutte contre la corruption (ATLUC), mais il existe un moyen de couper cette relation.

Cela est possible, explique-t-il, "en investissant dans les rgions dfavorises, notamment dans les rgions frontalires, o le terrorisme et les trafics en tous genres fleurissent par suite de la pauvret, du manque de travail et d'un tat de non-droit".

Il souligne la ncessit de "sortir les jeunes de ces rgions du chmage et du dfaitisme, pour qu'ils ne soient pas des proies faciles tombant entre les mains des terroristes et des trafiquants, qui reprsentent un grand danger".

"Lorsque les terroristes brandissent des armes aux yeux de la socit pour diffuser une culture de la violence et du meurtre, et lorsque les trafiquants continuent de dtruire les bases d'un systme conomique cohrent", poursuit Missaoui, alors "les piliers et les fondements" de l'Etat risquent de s'effondrer.

Magharebia