Maïtena Biraben tape fort en invitant ce lundi soir le Premier ministre Manuel Valls, pour sa première du “Grand journal”. Mais la nouvelle formule, réalisée dans l'urgence et dans la douleur, et privée des “Guignols”, a peu de chance de doper l'audience.


Le grand journal fait sa rentrée avec une semaine de retard, lundi 7 septembre. En perte de vitesse depuis des années, le talk-show est coutumier des liftings saisonniers, mais jamais l'accouchement n'aura été si difficile. L'émission a dû être repensée de A à Z dans la précipitation la plus totale. A l'origine de ce chamboule-tout estival, la prise en main de Canal+ par Vincent Bolloré, actionnaire de Vivendi (propriétaire de la chaîne). Dans un même mouvement, l'industriel a éjecté le patron de Canal+, Rodolphe Belmer, relégué les Guignols en crypté après en avoir remercié les auteurs et retiré Le grand journal des mains de son producteur historique, KM. C'est Flab, une filiale maison, qui a hérité du cadeau empoisonné avec mission de (re)créer l'un des shows d'access prime-time les plus attendus en cinq petites semaines. Une gageure telle que même le producteur du florissant Petit journal, Laurent Bon, a refusé de reprendre le flambeau...


Une machine usée


Difficile de lui donner tort, car Le grand journal est une grosse machine usée périodiquement remise en question et menacée par les audiences grimpantes de Touche pas à mon poste !, sur D8, ou de C à vous, sur France 5. A la rentrée 2013, c'est Antoine de Caunes qui avait été préféré à la mordante Maïtena Biraben pour tenter de ressusciter le fameux « esprit Canal » dissous depuis un bon moment dans un format hyper calibré et la lourdeur du cérémonial promotionnel. Il avait alors été *jugé plus fédérateur et en osmose avec les abonnés de la chaîne. Quasi providentiel. En deux saisons à la présentation, la personnalité « consensuelle » de Caunes n'a pourtant pas réussi à donner un nouveau souffle à l'émission, ringardisée par les pitreries d'Hanouna et un Petit journal autrement plus rafraîchissant et novateur. Résultat, après un départ honorable, les audiences ont de nouveau fait profil bas.


Les équipes de KM étaient tellement conscientes de l'urgence de se réinventer qu'elles avaient planché entre juin et juillet sur un projet ambitieux destiné à renouveler Le grand journal en profondeur. « Rodolphe Belmer voulait faire évoluer l'offre avec une émission plus informative, une vraie rédaction de journalistes d'investigation, se souvient-on chez Canal+. KM prévoyait une scène beaucoup plus grande pour le côté show événementiel. Ils voulaient faire du plateau un lieu de rencontres entre personnalités, comme ça avait été le cas entre Madonna et Luz en mars dernier. Et surtout produire des infos maison, sortir des révélations qui auraient été débattues en plateau avec des invités clés. L'idée, c'était de se différencier du modèle vieillissant du talk, où des éditorialistes donnent leur avis sur tout. » Le projet avait été accueilli avec enthousiasme par la direction de l'époque. Une dizaine de journalistes enquêteurs avaient même été recrutés. Mais Vincent Bolloré en a décidé autrement.


Un démarrage sur les chapeaux de roues


Sur la soixantaine de personnes — journalistes, techniciens, intermittents — qui travaillaient sur cette nouvelle mouture du talk-show, seules quelques-unes ont été intégrées à la nouvelle équipe. Les autres sont restées sur le carreau, amères et frustrées de ne pas pouvoir mettre en œuvre cette petite révolution. Que reste-t-il de ce projet ? On le verra à l'antenne. Le contenu du nouveau Grand journal était ce mois d'août le secret le mieux gardé du PAF. Seule certitude, Maïtena Biraben a choisi de s'entourer d'une bande restreinte de chroniqueurs, composée de Cyrille Eldin, gentil poil à gratter des politiques du Supplément, d'Augustin Trapenard, alias monsieur Culture, le seul rescapé de la saison passée, et de Mouloud Achour, ex-petit plaisantin de l'ère Denisot. Le successeur de Rodolphe Belmer, Maxime Saada, a exprimé le souhait de « mettre beaucoup plus l'accent sur les sujets culturels » et de parler politique seulement « lorsque l'actualité le justifie ». « Les saisons précédentes, on s'obligeait à avoir des invités politiques tous les jours, explique-t-on chez Canal+. Il y aura bien sûr toujours de la politique, c'est le truc de Maïtena. Mais ça ne sera pas à tout prix. » Show gentiment culturel plutôt que politique ou sociétal donc ? Vincent Bol*loré n'a en tout cas rien fait pour apaiser les craintes de ceux qui appréhendent que l'émission ne devienne surtout un outil de promotion des artistes d'Universal Music, en appelant clairement à développer les « synergies » entre les différentes entreprises de son groupe. En attendant, la saison démarre sur les chapeaux de roue avec une interview du Premier Ministre Manuel Valls, quelques heures après la conférence de presse semestrielle de François Hollande.


Faire du neuf dans l'ancien, un pari risqué


Une chose est sûre : le pari de Canal+ est extrêmement risqué. A court de temps pour proposer une toute nouvelle émission, la chaîne tente de limiter la casse en faisant du neuf dans de l'ancien. Le nom reste, mais « tout change, plaide-t-on en interne. Le présentateur, le conducteur, le rythme, le ton, le décor ». Pas sûr que toute cette cosmétique suffise à le sauver. Le grand journal ressemble à un vieux modèle de voiture : agréable à regarder, rodé, mais ronronnant. Maïtena Biraben a beau avoir agréablement surpris par son punch et sa solidité en interview, elle reste plus clivante qu'un de Caunes ou un Denisot. Que donnera-t-elle dans l'exercice de « Madame Loyal » d'un talk-show que le taulier de Vivendi semble vouloir encore plus consensuel qu'il ne l'était ? Enfin, il faudra composer sans Les Guignols, relégués à 20h50 en crypté. Or la bande à PPD assurait souvent au Grand journal son pic d'audience au moment crucial où une partie des téléspectateurs migre vers les JT de TF1 et France 2. Autant dire que les audiences risquent, quoi qu'il arrive, de ne pas être au rendez-vous. Ça sent la saison de trop.