En disposant de moyens financiers et mdiatiques hors normes, le Premier ministre turc espre tre lu prsident le 10 aot ds le premier tour.


Avec lannonce le 1er juillet de la candidature la prsidence du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, tous les candidats llection prsidentielle du 10 aot prochain se sont dclars. Trois candidats reprsentant quatre partis vont ainsi saffronter dans une comptition asymtrique et dsquilibre. Les deux autres candidats sont : Ekmeleddin Ihsanoglu, candidat des deux principaux partis de lopposition : le Parti rpublicain du peuple (CHP) et le Parti daction nationaliste (MHP), et Selahattin Demirtas, soutenu par le Parti dmocratique des peuples (HDP), qui a succd au parti prokurde, le BDP.

En disposant de moyens financiers et matriels mis son service par lEtat, Erdogan dispose dun grand avantage par rapport ses rivaux. Son pouvoir mdiatique constitue galement un atout non ngligeable. Pratiquement la moiti des titres de la presse et plus de la moiti des chanes de tlvision en Turquie sont sous le contrle direct du gouvernement. On peut ajouter cela laudiovisuel public, qui, bien que tenu un devoir de neutralit, est ouvertement pro-AKP [le parti islamiste dErdogan], sans oublier la censure indirecte et lautocensure qui psent sur les mdias grand public. La puissante et trs efficace machine lectorale, notamment sur le plan financier, de lAKP est un autre avantage qui place forcment Erdogan devant ses rivaux.

Allah dans les urnes

La religion est encore un autre atout dans les mains dErdogan. Le discours quil a prononc le 1er juillet lorsquil a t investi candidat en grande pompe par son parti a t marqu du dbut la fin par des rfrences islamiques. Erdogan a commenc son discours dune heure par ces termes : Rendons grce Allah, le Seigneur des deux mondes. Allah est le seul dpositaire de la victoire. Prires mon Dieu, celui qui a permis que cette cause, ce mouvement, ce combat nous mne jusque-l o nous sommes aujourdhui. Comme le sultan seldjoukide Alparslan [XIe sicle] drap dans son linceul, nous nous sommes lancs dans le combat.

Comme Tariq ibn Ziyad [XIIe sicle], le conqurant de lAndalousie, nous avons brl nos navires pour ne plus pouvoir rebrousser chemin et avons t de lavant. Oh toi le Tout-Puissant, notre souhait en ce jour bni est que tu gratifies nouveau cette nation dune nouvelle victoire. Le candidat la prsidence de la Rpublique a ensuite termin son allocution en rcitant la version turque de la premire sourate du Coran. Aucun des deux rivaux dErdogan ne peut rivaliser avec lui sur le plan de la religion. Ils sont videmment dans lincapacit de se montrer plus islamiste que lui et dutiliser un vocabulaire religieux aussi dense que le sien.

Vote kurde dcisif

Le but dErdogan est de remporter cette lection prsidentielle de faon indiscutable en obtenant plus de 50 % des suffrages lors du premier tour. Ce dsir dhgmonie cadre avec la vision quil a de sa mission prsidentielle, qui se distingue par la fin du caractre impartial de la prsidence de la Rpublique dans le systme politique actuel.
Si lon se base sur les chiffres des dernires lections municipales du 30 mars dernier, lAKP est au coude--coude avec les deux partis dopposition CHP et MHP. Dans ces conditions, la mouvance kurde dtiendrait la cl dune victoire dErdogan au premier tour. Erdogan et lAKP avaient particip aux lections municipales du 30 mars dans un contexte de graves accusations de corruption et avaient finalement perdu 2,5 millions de voix par rapport au scrutin prcdent de 2011. La question est donc de savoir si Erdogan va rcuprer ces voix. Mais quoi quil en soit, il aura besoin du soutien de la mouvance kurde sil veut tre lu ds le 10 aot.

Toutefois, le HDP [prokurde], en choisissant comme candidat Demirtas, un des hommes forts du parti, a voulu montrer quil na pas lintention doffrir Erdogan une lection ds le premier tour. Le taux de participation sera aussi important pour Erdogan que le vote kurde. Si le CHP et le MHP avaient prsent chacun un candidat, la probabilit quErdogan lemporte au premier tour aurait t trs forte. Mais les deux partis se sont mis daccord pour choisir un homme capable de sduire galement des lecteurs de lAKP. Cest ainsi quIhsanoglu a merg comme candidat surprise.

Choix entre deux rgimes

Celui qui a t pendant huit ans secrtaire gnral de lOrganisation de la coopration islamique (OCI) est un musulman pieux et pratiquant, mais pas un islamiste hostile la lacit. Ce candidat, dont le choix a tout de mme fait grincer des dents au sein du CHP, est un atout qui, sil est bien utilis, pourrait stopper Erdogan. Ihsanoglu est en effet susceptible dattirer galement vers lui des lecteurs musulmans et islamo-nationalistes mcontents dErdogan. Quoi quil en soit, il ne sagit pas ici vritablement dune lection prsidentielle mais dun choix crucial entre dune part un rgime parlementaire incarn par Ihsanoglu et dautre part un rgime prsidentiel autoritaire quErdogan appelle de ses vux.

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