Comment un escroc a soutiré 2,4 millions d'euros à BeIN Sports

La chaîne sportive qatarienne a été victime d'une escroquerie aux faux virements internationaux. Elle a attaqué en justice HSBC, sa banque, et vient d'obtenir gain de cause.

C'est une affaire que BeIN Sports aurait préféré garder secrète. Il est vrai qu'il n'y a pas de quoi être fier. La chaîne de télévision a été victime d'une escroquerie aux faux virements, qui lui a coûté 2,39 millions d'euros.
Les fait se sont déroulés en février 2013. Le mercredi 20, le comptable de BeIN Sports reçoit un email provenant d'une société inconnue, évoquant -dans un français approximatif- une facture non réglée, accessible via un lien hypertexte. Pour accéder à la facture, il clique donc sur le lien. Il fait ainsi rentrer dans le réseau informatique un virus de type malware, qui va permettre à l'escroc de récupérer moult données: coordonnées bancaires de la chaîne sportive, numéros de compte, noms des responsables financiers avec leurs signatures et leurs numéros de téléphone fixe et mobile... Ce piratage ne sera découvert que la semaine suivante.
Mettre la pression

Entretemps, l'escroc va faire bon usage de toutes ces informations. Deux jours après, le vendredi 22 février, à l'heure du déjeuner, il envoie par fax six ordres de virement à l'une des banques de BeIN Sports, HSBC. Parallèlement, il appelle la banque, et tombe sur une employée chargée des grands comptes. Il prétend qu'il doit passer des virements par fax, en raison d'une panne informatique. Surtout, il lui met la pression pour que les virements soient effectués d'urgence.
Certes, la procédure prévoit bien que la banque passe un appel pour vérifier l'ordre. Las! L'employée de HSBC se contente d'appeler le numéro de téléphone donné par l'escroc, et retombe évidemment sur lui... De toutes façons, ce dernier a tout prévu. Il a parallèlement détourné durant deux heures les lignes de téléphone fixe de BeIN Sports. Et aussi appelé SFR pour faire suspendre le téléphone mobile du directeur financier...
L'employée effectue donc six virements sur des comptes basés à Chypre et en Roumanie et dont les détenteurs sont des sociétés dont les noms paraissent crédibles: Drucker Constructions, Rainbow Envelopes Ltd ou encore Bark Choice Ltd.
Argent bloqué en catastrophe en Roumanie

Puis l'employée rédige un courrier confirmant les virements, qui sera mis à la poste le lundi suivant, et arrivera chez BeIN Sports... le vendredi 1er mars, soit une semaine après l'escroquerie!
Entre temps, le mardi 26 février, l'escroc retente sa chance: il envoie un fax à HSBC pour un nouveau virement de 7,7 millions d'euros, et confirme l'ordre par téléphone en se faisant passer pour le président de BeIN Sports. Cette fois, HSBC décide de vérifier l'ordre auprès du directeur financier de la chaîne, qui assure n'avoir jamais rien demandé.
C'est alors qu'est découverte l'escroquerie du vendredi précédent. En catastrophe, HSBC tente de bloquer l'argent déjà transmis. Mission plus que délicate même pour une banque aussi puissante: un virement international déjà routé est en théorie irrévocable. Au final, seule une petite partie est récupérée: 876.583 euros virés puis bloqués dans une banque roumaine, la BRD, filiale de la Société Générale.
Une autre escroquerie avorte

On découvre alors que l'escroc a aussi tenté de soutirer 1,9 million d'euros supplémentaires à l'autre banque de BeIN Sports, la Qatar National Bank, en procédant de la même manière: envoi d'un fax couplé à un appel téléphonique. Cette tentative -qui a eu lieu simultanément le vendredi 22 février- va néanmoins échouer.
En effet, la Qatar National Bank tente alors d'appeler le directeur financier de BeIN Sports, mais retombe sur l'escroc qui prétend que le directeur financier est en réunion. Toutefois, l'appel est redirigé avec un bruit suspect, ce qui éveille les soupçons de la banque qatarie. Elle détecte ensuite que la signature du dirigeant de BeIn Sports a été scannée. Elle refuse donc d'exécuter les virements, et prévient le vendredi à 15h03 le directeur financier de BeIn Sports... qui se garde bien de prévenir HSBC, où l'escroquerie est toujours en cours.
Furieuse, BeIN Sports demande à HSBC le remboursement des 2,4 millions d'euros évaporés, mais la banque refuse. La chaîne qatarie attaque donc sa banque devant le tribunal de commerce, qui a récemment donné raison à BeIn Sports. Furieuse, la banque vient de faire appel du jugement...
A qui la faute?

Lors du procès, les deux parties se sont renvoyé la balle. D'un côté, BeIN Sports estime que la banque aurait pu être plus soupçonneuse: "Chypre et la Roumanie sont des destinations courantes dans ce type d'infraction". En face, HSBC estime que BeIn Sports est coupable de "négligence grave", en ayant "manqué de vigilance et de diligence". Surtout, la banque assure qu'elle aurait pu bloquer les virements si la chaîne l'avait avertie immédiatement de l'escroquerie avortée auprès de Qatar National Bank.

Pour le tribunal de commerce, la responsabilité de la banque est manifeste: "HSBC a donc gravement manqué à ses obligations de surveillance, contrôle et vigilance. Ces manquements ont rendu possible la réalisation du dommage subi par BeIN Sports".

Parallèlement, BeIN Sports comme HSBC ont porté plainte au pénal, ce qui a déclenché une information judiciaire toujours en cours. Interrogés, la chaîne sportive n'a pas répondu, tandis que sa banque a indiqué avoir fait appel, et s'est refusée à tout autre commentaire.


Le jugement du tribunal de commerce



"Il est légitime de déplorer que personne chez BeIn Sports n'ait eu, à la lecture du mail de la Qatar National Bank, la présence d'esprit de penser que cette tentative pourrait se reproduire chez HSBC. Comme il serait tout aussi légitime de déplorer que, suite au traitement des six ordres de virement, personne chez HSBC n'ait eu l'idée d'envoyer un email ou un fax à BeIN Sports, se contentant de mettre un avis au courrier...
Le comportement du comptable de BeIN sports aurait sans doute pu être plus avisé. Mais il ne saurait être qualifié d'incurie ni même de faute, et est bien moins critiquable que celui de l'employée de HSBC... L'unique contre-appel téléphonique n'a pas été effectué auprès d'un des signataires autorisés, ni même au standard de BeIN Sports, mais a été effectué au numéro de téléphone donné par la personne qui exerçait sur l'employée une pression extrême, ce qui aurait à tout le moins dû l'intriguer, et l'inciter à la plus grande méfiance... HSBC n'a pas exercé la même vigilance, ni fait preuve du même discernement que la Qatar National Bank".