Si les forces ukrainiennes semblent marquer des points dans leur opération contre les séparatistes prorusses, la situation sur le terrain s'aggrave. Les combats se multiplient, et la Russie gronde.


Louhansk, Donetsk, et le contrôle de la frontière entre la Russie et le Donbass, tels sont les objectifs majeurs des forces armées et de sécurité ukrainiennes impliquées dans "l'ATO", l'opération antiterroriste lancée par Kiev depuis plus de trois mois. Mais alors que, sur le terrain, l'offensive ukrainienne porte ses fruits, contraignant les séparatistes prorusses à se replier sur Donetsk et Louhansk, l'ombre d'une intervention russe ressurgit.
Ces derniers jours, les incidents se sont multipliés. Kiev et Moscou s'accusent mutuellement de faire monter la tension, et le pire est à craindre. Depuis le début du mois de juin, l'Ukraine reproche à la Russie de "laisser passer" des colonnes de blindés qui viennent renforcer les militants, ce que le Kremlin dément. Par conséquent, pour interrompre cet afflux massif de véhicules et de matériel lourd, les forces ukrainiennes tentent de reprendre le contrôle de la frontière, se rapprochant du même coup dangereusement du territoire russe.

La paranoïa est à son comble

Le 14, un Antonov An-26 de transport ukrainien a été abattu par un missile, mais, souligne le ministère de la Défense de Kiev, repris par le quotidien Den, "cet appareil, qui convoyait de l'eau potable et des vivres pour les troupes au sol, volait à une altitude de 6 500 mètres. Selon nos renseignements, les militants armés ne disposent pas de l'équipement nécessaire pour abattre un avion à cette altitude". L'enquête officielle se poursuit, alors que six membres d'équipage sont portés disparus et deux auraient été capturés, mais selon Kiev, le missile serait parti du territoire russe.

Cette implication supposée de la Russie aux côtés des rebelles ne fait aucun doute aux yeux du gouvernement du président Petro Porochenko. "L'Ukraine a fourni à l'UE la preuve du soutien de la Russie aux terroristes", titre ainsi l'hebdomadaire Dzerkalo Tyjnia, qui précise que, le 15 juillet, "l'ambassadeur ukrainien auprès de l'Union européenne, Konstantin Elisseev, a transmis des documents démontrant que la Russie appuie les groupes armés prorusses".

Depuis un autre incident, survenu le 13 juillet, la paranoïa est à son comble. "Dans la région frontalière de Rostov [en Russie], rapporte le quotidien Oukraïna Moloda, une maison a été touchée par un obus, un habitant a été tué, et deux femmes, une mère et sa fille, ont été blessées. Moscou s'est empressé d'affirmer que le projectile avait été tiré depuis le territoire ukrainien, et a assuré se réserver le droit de riposter par une frappe chirurgicale."

Tout le pays vit dans la peur d'une invasion russe. "L'Ukraine est à la veille d'une agression de la Russie à grande échelle, affirme le quotidien en ligne Oukraïnska Pravda, reprenant les propos du général Mykhaïlo Koval, secrétaire adjoint du Conseil de la sécurité nationale. Des troupes russes se trouvent à nos frontières, de Tchernihiv à Novoazovska. [...] Les plus nombreuses sont déployées en Crimée, avec 22 000 hommes."

Avé Mater Dolorosa

Pour Vissoki Zamok, quotidien de la ville occidentale de Lviv, "l'invasion des troupes russes en Ukraine est 'programmée'". "Si d'aucuns appellent à ne pas répandre la panique et à ne pas céder aux provocations, pour d'autres, c'est un jour terrifiant. [...] Qu'il s'agisse de simples gesticulations ou de quelque chose de plus grave, il est certain que le rictus du Kremlin est de plus en plus menaçant. Des troupes et du matériel se massent à la frontière, les mercenaires russes continuent d'affluer dans le Donbass, et les autorités russes parlent de moins en moins à mots couverts d'une action militaire contre l'Ukraine."

L'hebdomadaire Oukraïnsky Tyjden jette un regard désabusé sur le conflit qui ne cesse d'empirer. Pour lui, il faut oublier les beaux discours patriotiques des uns et des autres. La réalité est beaucoup plus prosaïque : "Personne ne réalise que les soldats se battent pour distraire des gens influents. Rinat Akhmetov [milliardaire du Donbass], Viktor Ianoukovitch [le président déchu] et Vladimir Poutine continuent d'ourdir leurs complots, et pendant ce temps-là, les militants qui arborent le ruban de Saint-Georges [orange et noir, porté par les séparatistes] veulent croire qu'ils meurent pour la 'Nouvelle Russie' et non pour des intérêts oligarchiques."

A propos de cette guerre qui ne dit toujours pas son nom, et de ses victimes de plus en plus nombreuses, Den publie un article intitulé "Avé Mater Dolorosa", qui rend hommage aux mères, "ces mères qu'il faut vénérer", dont les fils tombent sur "la route de l'Europe, cette route qui paraît infiniment longue"

le courrier international