Aujourd’hui que l’entrepreneuriat et l’auto-emploi sont présentés comme des solutions privilégiées au problème de chômage structurel des jeunes en particulier et du ralentissement de la croissance économique, plusieurs organisations nationales et internationales des différents secteurs public, privé et associatif, entreprennent des actions destinées à stimuler la dynamique entrepreneuriale. Mais peu d’études, du moins en Tunisie, font l’évaluation de ces actions aussi bien du point de vue de leur approche que de celui de son impact effectif sur la création. A ce propos un document de travail publié par l’ONUDI en mai 2013 ayant pour titre «L’emploi productif des jeunes à travers le développement de l’entrepreneuriat dans la région arabe: l’état de l’art des interventions en Egypte et en Tunisie»1suscite l’intérêt de part sa méthodologie qui intègre le diagnostic du contexte, relève les lacunes et présente en détail des cas d’actions réussies.

Après un aperçu du contexte l’étude fait un inventaire des organisations et de leurs initiatives en faveur du développement de l’entrepreneuriat. Il s’agit d’organisations de la société civile, d’organisations internationales, d’institutions publiques, d’entreprises privées et d’organisations sectorielles tels que le centre des jeunes dirigeants (CJD) ou le centre de la femme arabe pour la formation et la recherche CAWTAR.

Les initiatives sont examinées selon six dimensions: la diffusion d’une culture entrepreneuriale, la formation et l’éducation en matière d’entrepreneuriat, les services de soutien non financiers, l’accès au financement, l’accès au marché, au transfert technologique et à l’innovation. Le document ne s’arrête pas à un inventaire mais fait une évaluation mettant en évidence, d’une part les succès soulignés par des études de cas, et d’autre part, les défis qui restent à relever. Certes l’inventaire n’est pas exhaustif et entre 2013 et 2014 il y a eu sans doute le lancement de nouvelles initiatives et la cessation d’autres plus anciennes. Néanmoins les nombreuses observations relevées peuvent constituer une source d’inspiration pour un nouveau départ et le renforcement du processus entrepreneurial en Egypte, en Tunisie et ailleurs.

Il faut toutefois reconnaître que quelles que soient les actions volontaristes et bien intentionnées, il existe des variables d’ordre culturel défavorables à l’entrepreneuriat et dont le changement ne peut s’opérer qu’à long terme. Parmi ces variables l’l’étude de l’ONUDI évoque le manque de confiance qui limite le recours à la délégation et à la sous-traitance, l’attraction de l’emploi administratif, la perception de l’entrepreneuriat non comme un choix premier mais comme une éventualité une fois la personne bien installée financièrement et professionnellement.

Afin de pallier le déficit de l’esprit entrepreneurial et de diffuser une culture entrepreneuriale, quatre catégories d’action sont mentionnées par le document : les concours, les conférences et les ateliers de formation, le réseautage et les publications par le biais des media. A cela s’ajoutent les actions d’éducation dans ses différentes formes : systèmes éducatifs formels, formation ciblée et éducation informelle, stages et autres formules. Les actions se poursuivent au-delà de celles destinées à inculquer l’esprit d’entreprendre par le biais des services non financiers, troisième dimension du modèle analytique adopté. L’étude de l’ONUDI classe ces services en trois principales catégories: information et orientation, soutien à la création et soutien des entreprises nouvellement créées. Les actions destinées à faciliter l’accès au financement sont quant à elles classées en cinq catégories: subventions et incitations, accès à l’investissement privé, accès au crédit, accès à la garantie, mise en contact avec le investisseurs.

Quatre types d’actions destinées à soutenir l’accès au marché sont identifiés par l’l’étude : l’aide à assurer la conformité des produits et services aux standards techniques réglementaires (nationaux et internationaux), le design et le développement du produit, la commercialisation et le marketing, la création de valeur sur toute la chaîne de production. Les actions destinées à faciliter l’accès à l’innovation, sixième dimension du modèle analytique adopté par l’étude, sont déclinées en six catégories: le transfert technologique, celui du savoir et des compétences, le soutien à l’innovation, la connexion des personnes innovantes à travers, entre autres, les réseaux et les foires, et les concours.

Ceux qui s’intéressent à la formation d’une vision stratégique et globale de développement de l’entrepreneuriat parmi les jeunes, apprécieront particulièrement dans ce document de travail l’exposé des insuffisances de cette multiplicité d’interventions et d’intervenants engagés dans le développement de l’entrepreneuriat dans les deux pays, l’Egypte et la Tunisie. A ce propos l’étude a examiné 241 programmes et projets initiés par les secteurs public et privé, les organisations internationales et celles de communautés étrangères et nationales ainsi que par des académiciens. L’objectif de toutes ces initiatives est de faire de l’entrepreneuriat un palliatif du chômage qui sévit dans les deux pays. Mais les résultats produits sont restés en deçà de l’espoir d’éradication voire de réduction substantielle d’un chômage structurel parmi les jeunes. On trouve dans cette étude de l’ONUDI une analyse critique dont le mérite est d’ouvrir de nouvelles voies à des approches et des actions susceptibles de favoriser une meilleure efficacité en faveur du développement de l’entrepreneuriat.

Nombreux sont les défis qui restent à relever. Les différences de contexte relatif à la création dans les deux pays sont d’abord soulignées. Alors qu’en Egypte, la motivation dominante pour la création d’entreprise réside dans la nécessité de satisfaire des besoins de base, en Tunisie la majorité est motivée par la recherche de nouvelles opportunités dans une économie plus élaborée orientée vers une meilleure efficience. Ce qui distingue les deux pays c’est aussi l’existence de structures de soutien à la création destinées aux jeunes, nombreuses en Tunisie et plutôt rares en Egypte.

Cela n’empêche que de nombreux défis et lacunes sont communs aux deux pays et concernent les programmes destinés aux jeunes, la création à leur intention d’un environnement favorable, le rôle des secteurs et la construction de partenariats, la nécessité d’autonomiser les entrepreneurs et la nécessité de promouvoir l’évaluation des actions.

Tous les programmes doivent faire face au manque de culture entrepreneuriale : l’emploi par une institution publique ou une entreprise privée reste privilégié par les jeunes, comparé à la création d’entreprise. Il y a donc nécessité de diffuser une culture entrepreneuriale dès le plus jeune âge à travers les stages et les compagnonnages systématiques durant les études mais pas seulement. Il faudra également apporter un soutien tout au long du processus de la création depuis la simplification des procédures administratives jusqu’à l’accès au marché en passant par les mécanismes de financement.

Ce qui caractérise le contexte des deux pays c’est l’absence de stratégie nationale spécifique destinée à la promotion de l’entrepreneuriat. Les programmes nationaux associent généralement les deux composantes PME et entrepreneuriat. Cela reflète une confusion entre les deux concepts, celui d’un processus qui conduit à la création et celui d’entreprises ou affaires de petite ou moyenne taille. Cette absence de politiques spécifiques et adaptées à l’entrepreneuriat rejaillit sur les projets et les programmes. En effet, l’étude de l’ONUDI constate que ces derniers font généralement peu de distinction entre les différentes catégories de jeunes et ne sont pas conçus de manière adaptée à leurs besoins. D’ailleurs, il n’est pas fait référence à une définition claire de ce que l’on entend par le concept « jeune » ni à une stratégie nationale globale de l’entrepreneuriat des jeunes.

De plus, l’étude souligne une grande fragmentation des projets et programmes adressés aux jeunes. Ils sont axés sur des aspects particuliers tels la formation, le financement ou le plan d’affaires sans une vision globale ni un suivi des différentes étapes. Peu d’actions ont pour objet l’offre de services au développement, l’accès aux finances ou au marché. Une offre de programmes intégrés adaptés aux besoins de jeunes aurait pu être favorisée par un partenariat entre les différents intervenants ce qui est rarement le cas. Le manque de dialogue et de concertation entre les différents acteurs des divers secteurs génère à la fois des chevauchements entre les programmes et des lacunes qui ne sont pas comblées ce qui, en fin de compte, rejaillit sur les coûts et l’impact des actions entreprises.

D’autres lacunes handicapent le flux de création dans les deux pays: le manque d’engagement du secteur privé à intégrer des jeunes dans ses activités économiques et à développer de liens avec le système éducatif, le manque d’association de la société civile au processus de l’entrepreneuriat notamment à travers la lutte contre la pauvreté et le ciblage des entrepreneurs dans des activités liées aux besoins de première nécessité.

Or si on admet que l’esprit et l’attitude entrepreneuriaux ne s’enseignent pas mais se transmettent à travers l’exemple et l’expérience, ce qu’il faudra promouvoir ce sont les occasions de rencontre et de dialogue entre les entrepreneurs, le mentorat des entrepreneurs et particulièrement des leaders dans les affaires, ceci d’autant que l’accès à l’information constitue un défi majeur dans les deux pays. Or le nouveau créateur a besoin des informations complètes relatives aux différentes étapes à franchir pour réussir à réaliser son projet.

Par ailleurs, les entrepreneurs innovateurs manquent du soutien permettant de transformer les idées innovantes en activités économiques lucratives. Plusieurs raisons à cela sont relevées par l’étude : le manque de rapports entre l’université et le secteur privé, le manque d’experts capables de soutenir des entrepreneurs dans des secteurs à fort potentiel de développement tels les TIC ou l’agro-industrie, le manque de fonds dédiés aux projets innovants tels le « fonds pour l’innovation et l’employabilité» créé en Tunisie.

Il reste une voie peu explorée à savoir le ciblage de ces secteurs à fort potentiel de développement et de création d’emploi, en plus de l’économie verte. A cet égard, une approche chaîne de valeur aidera à bâtir sur les ressources existantes et au déclenchement de processus qui donnent un avantage compétitif sur les marchés locaux et internationaux.