y a des histoires qui font pleurer, d'autres qui font sourire, et il y a celles qui vous laissent le choix du rire ou des larmes, de la rvolte ou de la rsignation. Cette histoire s'est passe El-Oued, ou Oued-Souf la ville aux mille coupoles, en passe de devenir un point de passage pour une nouvelle varit d'envahisseurs malintentionns, les djinns.

Car, en Algrie, pays qui le monde entier en veut, il n'y a pas de bons djinns, mis part les dlavs comme dirait Slim, et s'il y en a, ils doivent tre des as de la furtivit et du camouflage.

Depuis que j'ai pass l'ge de croire aux djinns des marigots et aux croquemitaines des cauchemars nocturnes, je n'ai pas entendu un seul Algrien se vanter d'tre habit par un bon Djinn. Il faut donc en dduire qu'ils sont tous mauvais et avec des intentions coupables, puisque tout un peuple se mobilise dsormais pour les dloger, y compris l'intrieur des chaussures de nos footballeurs. C'est se demander si ces tres qui habitaient jusqu'ici les mondes surnaturels ne sont pas rentrs chez nous, par une voie plus directe que celle emprunte par Acha Khadhafi.

Par tradition, et par inclination naturelle, dirait-on, ces djinns s'en prennent en priorit aux femmes, sexe faible par excellence, et hte coopratif, selon les cheikhs misogynes.

L'attaque qui semblait tre destine tester nos dfenses a eu lieu lundi dernier la rsidence universitaire de jeunes filles, dite des 1 000 lits, El-Oued. Selon le quotidien Echourouk, spcialiste des genres, qui s'intresse en particulier la possession dmoniaque, l'pouvante s'est empare des rsidentes, l'ide que les djinns avaient occup les lieux. Au dpart, ce sont deux tudiantes qui ont affirm avoir t touches (memssoussate) par des djinns, en plus d'un autre cas similaire, de possession (meskouna, ou habite) mais d'une jeune fille, atteinte en dehors de la rsidence.

Les deux tudiantes ont t immdiatement prises en charge par un imam et par un exorciste, qui les ont traites par vomissement, nous dit le quotidien.

Mais la nouvelle a eu pour effet de dclencher un mouvement de panique chez les rsidentes, plusieurs d'entre elles, prises de peur, ont t transportes l'hpital central (?) de la ville, prcise Echourouk.

Des rsidentes ont t nombreuses alerter leurs familles, qui sont venues aux nouvelles accentuant le dsordre ambiant, alors que d'autres ont prfr quitter les lieux. En fin de compte, l'administration de la rsidence s'est employe matriser la situation en faisant appel des imams et des rokates lgaux (pluriel de raki, gurisseur, exorciste)
. Ces derniers ont procd l'inspection et la dsinfection des lieux susceptibles d'abriter les djinns, ce qui a eu pour effet de rassurer tudiantes et parents inquiets.

Par acquis de prcaution, les responsables de la rsidence ont galement mobilis un psychiatre, un mdecin gnraliste et un infirmier, ainsi qu'une ambulance de la Protection civile. On ne sait jamais.

Le calme est revenu et la vie a repris son cours normal dans la rsidence qui semble simplement avoir cd un mouvement de panique, d la prsence de cette tudiante, traite par ailleurs pour son tat de possession, indique enfin le journal. Je ne sais pas si cela peut vous rassurer mais je prfre retenir, en ce qui me concerne, ces trois lments positifs, savoir le psychiatre, le gnraliste et l'ambulance.

En tout tat de cause, cette superstition ruptive qui gagne des couches de plus en plus larges de la population ne vient pas du nant ou des mondes virtuels. Elle est contingente un choix de socit et aux normes ducatives au sein de cette socit qui fait de la relve des gnrations, non pas une continuit harmonieuse, mais une suite d'lments htroclites, et paradoxalement trangers l'un l'autre.

Pour se lamenter, enfin, s'en lacrer le visage : A Lahore, au Pakistan, une jeune femme, enceinte, est lynche par des membres de sa famille, pre et frres en tte, l'entre d'un tribunal, et sous les yeux de policiers impassibles. Un meurtre quasi rituel : coupable d'avoir pous un homme contre le gr de sa famille, Farzana, jeune Pakistanaise de 25 ans a t sauvagement lapide, en public, sous les yeux d'une foule complice.

Cela se passe au Pakistan, des milliers de kilomtres, et des dcennies d'espace-temps, mais cela devrait interpeller les pays o on lapide avec des mots. De l'horreur la stupfaction : alors que le monde entier exprimait son motion, Mohamed le veuf plor avouait avoir tu sa premire femme. Oui, Farzana, surnomme htivement la Juliette pakistanaise, n'avait pas pous Romo mais Barbe bleue.
Au dpart, il y avait une histoire d'amour, certes, surtout du ct de Farzana, mais l'heureux lu de son cur tait dj mari et donc somm de se librer de sa premire femme.
Sauf risquer des complications et le danger de tomber dans le pch d'adultre, Mohamed, 45 ans au passage, a donc trucid sa premire pouse pour pouvoir se marier avec Farzana.
On aurait pu imaginer une suite moins tragique, mais plus digne : Mohamed enferm derrire les barreaux pour meurtre, et Farzana promettant de l'attendre, mais Lahore n'est pas Bollywood. Or, les deux tourtereaux n'ont pas eu s'armer de patience puisque Barbe bleue a pay le prix du sang son ex-belle-famille, chappant du mme coup la prison. Je ne sais qui est la plus plaindre : Farzana, dont le sort a fait pleurer dans les chaumires ou la dfunte et anonyme premire pouse, qui a perdu jusqu' son prnom.

Cependant, les deux victimes tmoignent, quelques mois de distance, de la situation de prcarit des femmes dans ces contres du juste milieu, o la hantise du fminin singulier tient lieu de viatique.

Ahmed Halli-Le Soir