Lorsque le Ghana a repris et modernisé ses calculs en 2010, le pays a vu son économie augmenter de 60 % d’un coup.

La Guinée équatoriale est un des pays les plus pauvres de la planète… ou est plus riche que l’Espagne ! Ce paradoxe a été mis en lumière par Morten Jerven, qui révèle dans Poor Numbers (« données douteuses », Presses de l’Université Cornell, 2012) la grande inexactitude des statistiques africaines.

Le sujet est loin d’être théorique, à l’heure où l’Afrique attire investisseurs et prêteurs. « Je ne remets pas en question la montée économique de l’Afrique, mais on ne peut se fier qu’aux anecdotes, dit Morten Jerven, professeur d’histoire économique à l’Université Simon-Fraser, près de Vancouver. Les projections sont-elles justes ? Quelles sont les retombées des politiques publiques ? Pas moyen de savoir. »

Sa thèse porte sur les méthodes de calcul du produit national brut. En général, on évalue le PIB par un savant dosage d’équations et d’observations socioéconomiques, pour déterminer où se trouve la richesse produite. Pour plus de fiabilité, les statisticiens doivent refaire leurs calculs tous les cinq ans afin de tenir compte de l’évolution de la société.

Or, la plupart des pays africains ne les ont pas refaits depuis 15 ans, avant même la pénétration des télécoms en Afrique !

C’est pourquoi le Ghana, par exemple, qui a repris et modernisé ses calculs en 2010, a vu son économie augmenter de 60 % d’un coup.

Morten Jerven, dont le livre (non encore traduit en français) fait sensation depuis que le Financial Times en a fait la critique élogieuse, en mars 2013, ne s’attendait pas à soulever la polémique. Lui qui a beaucoup voyagé en Afrique s’est fait accuser de ne rien y connaître. Il a heurté certaines sensibilités avec ses anecdotes : bureaux de statistiques fauchés, mal dirigés, mal équipés… Ses reproches voilés envers ceux qui profitent du flou statistique — investisseurs, bénéficiaires de l’aide internationale, employés de grandes ONG, bureaucrates internationaux, politiciens — ont également fait mouche.

Néanmoins, les idées de Morten Jerven font avancer les choses. Désormais, le Fonds monétaire international (FMI) relativise ses statistiques africaines en indiquant l’« année de référence ». La Zambie, qu’il a accusée de manipuler les statistiques pour obtenir de l’aide internationale, fait l’objet d’une enquête de la Banque africaine de développement. Et surtout, plusieurs pays africains revoient leurs calculs. « L’an prochain, dit Morten Jerven, le Nigeria sera peut-être plus riche que l’Afrique du Sud ! »

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