Les BRICS se réunissent à partir de lundi au Brésil dans un contexte de ralentissement économique marqué. Plus qu'une occasion de prendre des mesures marquantes, ce sommet est plutôt une occasion de s'affirmer sur la scène internationale, selon Jean-Pierre Lehmann, professeur à l'IMD de Lausanne.

Le sommet des BRICS, qui réunit le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud doit se tenir à partir de lundi à Fortaleza au Brésil dans un contexte économique tendu pour les pays émergents. En effet, la croissance de ces pays, qui pèsent pour plus d'un quart de l'économie mondiale, marque sérieusement le pas depuis la décision de la Fed, la banque centrale américaine, de réduire ses injections de liquidités. Et de plus en plus, la question se pose quant à leur homogénéité et à leur qualification de pays émergents, tant les disparités sont grandes. De nombreux projets, dont une nouvelle banque de développement (New Development Bank), seront au centre des discussions. Mais, selon Jean-Pierre Lehmann, économiste et professeur à l'IMD de Lausanne, ce sommet est surtout l'occasion pour ces nouvelles grandes économies de s'affirmer sur la scène mondiale. Explications.

Est-il encore pertinent de qualifier ces pays d'émergents ?

Non, cette qualification est suspecte. C'est assez vague, on ferait mieux de dire pays en voie de développement. Mais pour le symbolisme l'utilisation de pays émergents est mieux.

Ils n'ont plus rien d'émergent car la Russie est là depuis assez longtemps et la Chine est déjà une grande puissance économique. La population y est même moins pauvre que dans certains pays industrialisés.

Le contexte économique global pour les BRICS n'est pas flatteur. Il y a un danger sur le long terme avec la fin des politiques d'assouplissement monétaire de la FED et le retrait des investisseurs de ces pays. La croissance des BRICS était-elle artificielle ?

Les causes de la croissance varient de pays en pays. la croissance provient du prix de l'énergie pour la Russie. La Chine a eu une très forte croissance mais sa politique arrive à bout de souffle. Les Chinois ont effectué beaucoup d'investissements et sont en passe de créer une classe moyenne. Ce sont maintenant des produits avec de la valeur ajoutée qui tirent l'économie vers le haut. L'Inde, de son côté, part d'une base solide en terme d'infrastructures et d'éducation. Néanmoins, il y a très peu d'investissements directs étrangers (IDE) à cause du protectionnisme. Le Brésil a connu une croissance importante mais cette dernière ne s'est pas appuyée sur des gains de productivité. Au contraire il a très largement développé le crédit et plus particulièrement le crédit à la consommation. Sa croissance est donc assez fragile.

Le PIB des BRICS représente plus d'un quart de l'économie mondiale. Y a-t-il vraiment un intérêt pour ces pays de se doter d'une banque de développement au capital de 50 milliards de dollars (dont seulement 10 directement utilisables) ?

L'idée de créer des institutions n'est, en soi, pas une mauvaise chose. Le FMI et la Banque Mondiale sont des institutions sclérosées, les réformes n'ont pas été faites. Néanmoins, les faibles montants dont disposera cette banque de développement montre que cela relève du symbolisme. Il leur faudrait au moins 20 ans pour bénéficier de la force de frappe d'une institution comme la Banque Mondiale.

La Chine veut prendre du pouvoir à la Banque Mondiale dont elle est le premier contributeur et créer une autre alternative avec la Banque asiatique de développement. Joue-t-elle sur plusieurs tableaux ?

Oui absolument, la Chine joue plusieurs jeux en même temps. Elle veut créer une banque avec les BRICS, prendre part à l'Asian Infrastrucutre Investment Bank (AIIB) et dans le même temps accorde des prêts à divers pays en Amérique Latine, en Asie et en Afrique.

C'est cohérent avec la place de la Chine dans le monde, c'est une nouvelle méga-puissance. Ses intérêts ne coïncident pas avec un groupe particulier.

Devant le manque de croissance des BRICS, peut-on espérer des politiques économiques coordonnées ?

On peut espérer. Néanmoins, le sommet risque de ressembler aux précédents. Il ne devrait pas y avoir pas de mesures phares.

4 des 5 dirigeants se sont déjà rencontrés. Le sommet sera une première pour Narendra Modi, le nouveau Premier ministre indien. Quel accueil lui sera réservé selon vous ?

Il sera bien reçu. En plus, s'il adopte une politique libérale, cela fera plaisir à la Chine. Son élection a créé une sorte d'euphorie. Cependant, il faut encore attendre avant de pouvoir tirer des conclusions. On verra la situation de l'Inde dans le futur.

Cette année, l'Argentine est invitée. Pourquoi ?

Il y a souvent des invitations aux non-membres. Par exemple lors du G20, on a tendance à inviter d'autres pays. Il n'y a rien d'anormal.

Il n'y a donc aucun rapport avec le fait que l'Argentine soit au bord du défaut de paiement ?

Je ne crois pas qu'il y ait un impact. Il s'agit plutôt d'une prise de position politique qui vise à symboliser la solidarité des BRICS

la tribune fr