Mechati: affligeante insulte à un mort digne


par Kamel Daoud


Le fait du jour est le fait d'il y a cinq jours : la mort de Mechati Mohammed. Qui ? L'un des membres des 22, membre de l'Organisation spéciale, l'OS, selon la mythologie fondatrice du pays. Le bonhomme est inconnu pour le chroniqueur, enfant du manuel scolaire et de la version manipulée de l'histoire. Ce livre épars que l'on utilise pour faire les papillons de sa propre gloire, à qui on arrache des aveux par la torture, que l'on achète pour ne pas le lire mais juste pour le corrompre. Passons. Pourquoi est-ce le sujet de la chronique la mort d'un « Historique » ? Parce que le chroniqueur était curieux.

Le nom de Mechati est apparu durant la résistance vaincue contre le 4ème mandat à vie de Bouteflika. Le bonhomme avait crié, dit, parlé et annoncé les jours sombres. Du coup, à la mort, le chroniqueur s'est demandé comment va réagir la monarchie. La réponse a été le silence: pas un mot, pas un hommage, pas un télégramme, pas de condoléances. Cinq jours après. On a parlé du défilé « algérien » pour le 14 juillet, de foot, de prix, de gerbe de fleurs déposées par une chaise, de nouveaux généraux, mais pas de Mechati. On ne lui pardonne pas.

Et c'est là le drame : la fin d'un Etat, d'un pays, est annoncée lorsque son histoire ne dépend plus de ses livres mais des caprices de ses rois. La disgrâce signifiée au mort est d'une insolence voulue : elle signifie que l'on n'a cure des convenances, de l'histoire d'une nation, du respect. Que l'on punit même le cadavre. Membre des 22 ou pas. Lanceur d'une révolution ou pas. Le pays est une monarchie et tout se résume au système binaire de l'allégeance ou pas. Triste âge où l'histoire d'une grande nation est rabaissée aux humeurs d'un petit caprice.

Et le plus triste, ce n'est pas le Roi, mais les royalistes. L'ONM, les grands rentiers des anciens Moudjahidines, les partis de soutien, les meutes habituées à décider qui est traite et qui ne l'est pas, ne disent rien eux aussi. Apeurés, lâches et soumis. Sujets d'un Royaume, plutôt que citoyens d'un pays libre. Minables et serviles et sans dignité, ni devant l'histoire, ni devant leurs enfants.

L'épisode est lamentable. Il rappelle au souvenir le sinistre roman « 1984 ». Ce pays utopique où la mémoire est si manipulée qu'elle en devient un monstre. Ou bien ces vieux films de l'époque de Staline empereur qui peinait à effacer ou restaurer des « historiques » au gré des grâces et disgrâces au sein du Parti unique de l'URSS. Qui remplaçant un « historique » par un figurant, qui donnant à Staline une biographie mensongère qu'il n'a jamais vécue ou rêvée, jusqu'à user les films et le réel et le spectateur.

La mort de Mechati et le traitement indigne qu'on lui a réservé par ce silence sont le début d'un mauvais règne ou, plutôt, la consécration de ce règne. On y finira par faire remplacer l'Emir Abd El Kader par Bouteflika ou Larbi Ben M'hidi par son frère. On s'y habituera encore plus à mentir et cracher sur les « aînés » selon les vents du moment. On trouve déjà acceptable que l'on affrète un avion, pour des obsèques nationales, pour une chanteuse comme Warda (sans juger de la valeur humaine de la défunte) et de garder le silence sur un homme des 22 et sur sa mort. Comme si ce pays était une tente de chef de tribu et pas une nation autrefois fière et parfois libre.

On avait déjà tué Boudiaf avant sa mort. Et bien d'autres encore. On y revient. Mais cette fois, il ne s'agit pas simplement de calculs politiques et de concurrence mais d'un simple caprice punitif contre un homme qui a dit « non ». Affligeante époque.

par Kamel Daoud


Le Quotidien d'Oran