Renaud Girard est grand reporter international au Figaro. Il a couvert les grands conflits des trente dernires annes. Il est notamment l'auteur d'un ouvrage sur la guerre en Irak, Pourquoi Ils se battent (Flammarion, 2006) et son dernier ouvrage, Le Monde en marche, a t publi aux ditions CNRS.


FigaroVox: Les djihadistes ont annonc lundi qu'ils instauraient un califat cheval sur l'Irak et la Syrie. Cet Etat islamique peut-il durer, voire s'tendre? Quelles sont les consquences pour la rgion?

Renaud GIRARD: Le califat s'tend de la province d'Alep, dans le nord de la Syrie, jusqu' celle de Diyala, dans l'est de l'Irak, frontalire de l'Iran. En Syrie, contrairement ce croyait une partie des dirigeants occidentaux, Bachar el-Assad est solidement install et n'est pas prt de laisser tomber Damas. S'il y avait des lections vraiment libres, il n'est pas certain qu'il recueillerait moins de 50% des voix. Les combattants islamistes sont donc retranchs dans le dsert. Les communauts chrtiennes et kurdes en sont les victimes. En Irak, la prise de Mossoul est loin d'tre ngligeable, mais Bagdad n'est pas menac. Pour que cet mirat puisse avoir une consistance et faire fantasmer encore plus qu'il ne le fait aujourd'hui, il faudrait qu'il prenne les deux grandes capitales historiques que sont Damas et Bagdad. Damas fut le sige du califat des Ommeyades (671-750) et Bagdad le sige du califat des Abbassides (750-1258), jusqu' ce que l'invasion mongole balaie tout a. Tant que l'Etat islamique en Irak et au Levant ne dtient pas ces deux lieux symboliques, il lui manquera toujours quelque chose.
La motivation idologique de ces combattants est trs forte car elle est fonde sur un rve.

Quelles sont les motivations des djihadistes?

La motivation idologique de ces combattants est trs forte car elle est fonde sur un rve comme ce fut le cas pour les soldats de la rvolution bolchevique ou pour les soldats fanatiss du Troisime Reich. Ils adhrent l'idal du retour l'ge d'or des Califes Rachidoun (les bien guids), Abou Bakar, Omar, Osman et Ali, qui sont les quatre califes des premiers temps de l'islam. Ils pensent qu'il faut, comme au 7me sicle, un califat unique pour gouverner l'ensemble du monde musulman, l'Oumma. Face aux humiliations successives qu'ont constitu le dclin de l'Empire ottoman, la colonisation europenne, et l'chec du nationalisme arabe de type nassrien, beaucoup de jeunes musulmans se raccrochent l'islamisme et rvent d'un retour l'poque o les musulmans ne subissaient pas l'histoire, mais la faisaient, l'poque de la conqute de l'Afrique du Nord et de l'Espagne au 7me et 8me sicles.

Ceux qui adhrent cette idologie islamiste sont politiquement et culturellement frustrs: ils ont le sentiment que les musulmans ne sont pas reprsents dans l'histoire, dans la science ou dans la culture dominante. Leur rve est aussi fou que celui du Troisime Reich ou du monde sans classe dont rvaient les communistes. Mais il faut se souvenir que les Rouges de Trotski et Lnine ont battu les armes des Russes Blancs finances par l'Occident.
Leur prtention abattre les frontires du Moyen-Orient vous parat donc raliste?


C'est le rve de l'Oumma musulmane sous-tendu par l'ide que les nations, les Etats, les frontires, sont des crations de l'Occident. Pour eux, toute la politique qui vient de l'occident, que ce soit la dmocratie, les lections, l'galit hommes-femmes, c'est une politique du diable. Ce qui compte, c'est l'ensemble de la communaut musulmane et non les Etats. Nanmoins, je ne pense pas que ce soit raliste. J'en veux pour preuve deux exemples. La guerre Irak/Iran a montr que le nationalisme arabe tait plus fort que les solidarits religieuses puisqu'aucun soldat chiite irakien n'a fait dfection pour l'Iran. Ce qui a prvalu, dans cette guerre de 1980 1988, c'est la nationalit. Deuxime exemple de la prgnance du fait national dans le monde arabo-musulman: lorsque le gnral de Gaulle a propos en 1960 au roi du Maroc Mohammed V de discuter d'un ventuel partage du Sahara avec une Algrie qu'il avait l'intention de dcoloniser, les Marocains ont rpondu qu'ils rgleraient directement la question du Sahara avec leurs frres algriens. Ce rglement entre frres a bien eu lieu en 1963: il s'est appel la Guerre des Sables

Comment la communaut internationale peut-elle faire reculer les islamistes? Cela passe par une nouvelle intervention arme ou par la diplomatie?

L'intervention militaire de George W Bush s'est solde par un dsastre dont nous payons aujourd'hui les consquences. Sur le plan diplomatique, Obama aurait une carte jouer en Iran, mais le prsident amricain n'est pas trs l'aise au Moyen-Orient, en raison notamment de son Congrs. C'est une rgion qui lui dplat et il n'arrive pas saisir au bond la possibilit d'une entente stratgique entre les Etats-Unis et l'Iran qui est pourtant une ncessit historique.

Le grand rival de l'Iran est la Russie et non les Etats-Unis. D'autant plus que le chiisme iranien est beaucoup plus ouvert par nature que le sunnisme car il tolre la critique et les diffrentes coles d'interprtation de l'islam. Il y a toujours eu en Iran mme sous Khomeiny des coles librales de l'islam chiite. C'est un pays beaucoup plus ouvert et moins radical que l'Arabie Saoudite: aujourd'hui, il y a des Eglise et des synagogues en Iran, les femmes conduisent et peuvent travailler. Lorsque vous vous promenez Thran, vous constatez que les gens sont plutt pro-occidentaux et que les mosques sont vides le vendredi. Lorsque les gens ont vot pour Rohani (qui a t lu prsident de la Rpublique islamique ds le premier tour), ils ont vot pour le plus pro-occidental des candidats que le systme ait jamais eu. L'Iran n'a jamais non plus t une menace srieuse pour Isral. Dans l'histoire, les Perses ont toujours soutenu les Juifs. Les Etats-Unis devraient donc aller beaucoup plus loin dans la rconciliation pour faire barrage au wahhabisme radical. Il est dommage que cette entente ne se fasse pas.

Malheureusement, les Amricains sont tenus par le pacte du Quincy, scell le 14 fvrier 1945 sur le croiseur USS Quincy entre le roi Ibn Soud, fondateur du royaume d'Arabie saoudite, et le prsident amricain Franklin Roosevelt, de retour de la confrence de Yalta. Le deal tait simple: l'Arabie saoudite donnait le monopole de l'exploitation du ptrole aux compagnies amricaines, en change de quoi les Etats-Unis assuraient la protection du pays contre ses voisins, et s'engageait ne pas se mler des affaires intrieures du royaume. Tant pis si avec la manne ptrolire, les Saoudiens financent partout l'islamisme et le terrorisme Dans cette absence de dialogue stratgique entre l'Occident et l'Iran, Thran a galement sa part de responsabilit. Le pays est paralys par la querelle interne entre les libraux et les conservateurs qui ont peur de l'ouverture, pour des raisons idologiques, mais aussi conomiques. Si l'Iran devient un pays ouvert, les pasdarans, qui contrlent tous les trafics, risquent de perdre une bonne partie de leur business!


le figaro