HD en 2006, 3D en 2010, 4K en 2014… A chaque mondial, entre innovation technologique et promesse marketing, les constructeurs de téléviseurs se donnent le mot pour pousser les amoureux de football à passer à la nouvelle génération d'écrans. C'est vrai de la compétition qui se joue actuellement au Brésil, marquée par l'apparition des très hautes définitions, et les prochaines éditions n'y échapperont pas. De la 8K à la 3D lenticulaire, en passant par l'holographie, quel fantasme geek deviendra réalité d'ici quatre à huit ans ? Tour d'horizon de la question.
L'effet Coupe du monde, une réalité


Chez les constructeurs TV, l'effet « Coupe du monde » est bien connu : dans les semaines précédant le plus grand événement sportif mondial, les ventes de téléviseurs font un bond pouvant aller de 5 à 45 % par rapport à l'année précédente. « Il faut être lucide, les Coupes du monde participent des ventes. En 1998, c'était spectaculaire, à chaque nouveau tour franchi par l'équipe de France, les ventes s'envolaient », se remémore Luc Saint-Elie, Responsable formation et communication en nouvelles technologies chez Panasonic. Et désormais, tous les quatre ans, les plus grands fabricants rivalisent de marketing et d'ingénierie pour espérer tirer leur épingle du jeu durant cette période très médiatique.

Cette année, le mot d'ordre, c'est le passage à une résolution quatre fois supérieure à celle de la Full HD. Difficile de les rater : sur les bords de terrain, les publicités « Sony 4K » sont de tous les matchs de cette coupe du monde. Et le constructeur japonais n'est pas un cas isolé. Samsung, LG, Panasonic, Toshiba, Philips, ou encore Thomson se sont tous déjà lancés ces dernières semaines, voire ces derniers mois, dans cette nouvelle génération de téléviseurs regroupées depuis 2012 sous le standard Ultra Haute Définition ou UHD : résolution minimale de 3840 x 2160 pixels, ratio 16 :9è, affichage de 50 images/seconde et espace colorimétrique plus large.

Le 28 juin à 18 heures, Brésil-Chili est ainsi devenu le premier match de Coupe du monde filmé et retransmis en Ultra Haute Définition. Suivront un quart de finale le 4 juillet, et la finale le 13, tous au légendaire stade du Maracana. Après de premières expérimentations à la Coupe des Confédérations 2013, la FIFA et l'industrie passent donc la vitesse supérieure. Ce n'est pas la première fois que la Coupe du monde sert de levier aux ventes de téléviseurs, et pour cause : derrière chacune de ses éditions, une société œuvre à piloter les innovations télévisuelles.
Son nom n'est pas très familier du grand public, et pourtant, Host Broadcast Services joue un rôle indirect essentiel dans la démocratisation des standards télévisés. Cette société suisse fondée en 1999, filiale de Infront Sports & Media, est le partenaire technologique de la FIFA depuis 2002. A ce titre, c'est elle qui gère la prise de vue et la retransmission de la compétition qui se déroule actuellement au Brésil, et elle a déjà été mandatée pour couvrir celle qui suivra dans quatre ans, en Russie.

A chaque édition, HBS introduit plusieurs innovations technologiques. En 2002 par exemple, les caméras de la société suisse inauguraient la Full HD en affichage entrelacé (1080i) pour 48 matchs. Mais aussi le multiflux, qui permettait aux chaînes nationales de choisir parmi plusieurs plans pour personnaliser leur diffusion, ainsi que l'acquisition numérique non linéaire, à l'origine des premiers ralentis ultra-détaillés. Les flux HD étaient en revanche réservés aux diffuseurs asiatiques. C'était les grands débuts de la HD, mais faute d'infrastructures réseau, aucune chaîne européenne ne pouvait alors la proposer.



En 2006, l'intégralité de la compétition est désormais filmée en haute définition, et en 1080p. Le nombre de caméras est porté de 20 à 26 par match, afin de fournir davantage de gros plans sur les footballeurs vedettes. De manière inattendue, la multiplication des caméras individuelles trouvera son point d'orgue dans le célèbre gros plan sur le coup de tête final de Zidane. En revanche, la diffusion en haute définition ne concerne alors que quelques heureux élus en France. En effet, les matchs en HD ne sont retransmis qu'à Paris, Marseille et Lyon, et réservés aux possesseurs d'un décodeur Freebox HD, alors rares.

2010, l'arrivée de la 3D

En 2010, HBS délègue une équipe spéciale pour diffuser 25 des 64 matchs en 3D. C'est une première dans l'histoire des retransmissions sportives. Par ailleurs, le nombre de caméras est porté à 30, voire à 32 par rencontre, avec notamment l'apparition de la Spidercam, une caméra mobile et suspendue permettant d'apprécier l'action depuis une vue de dessus, et de l'Helicam, prédécesseur industriel des drones équipés de GoPro. Malheureusement pour l'industrie, le lancement des écrans à 3D stéréoscopique connaît un échec retentissant. Trop chers, trop peu confortables, lancés trop vite après les écrans HD, et surtout, avec bien trop peu de contenu, ils font depuis profil bas.



Outre la 3D, la Spidercam a été la grande innovation de la Coupe du monde 2010. (Crédit : HBS)


En 2014, la 3D est abandonnée ; mais pas la Spidercam ni l'Helicam, qui suivent désormais toutes les rencontres. Le nombre de caméras passe à 34, avec, surtout, l'apparition au Brésil de deux innovations majeures : la diffusion d'un flux pour les écrans secondaires (smartphones, tablettes), et l'introduction de la prise de vue en super haute définitions. Deux formats sont concernés. En collaboration avec Sony, un dispositif de 12 caméras 4K est mis en place pour trois matchs dont la finale, tandis que la chaîne de télévision japonaise NHK teste de son côté la diffusion de 9 matchs en 8K.


Ici, le dispositif de 12 caméras 4K déployé au Maracana
pour assurer la prise de vue en 3840 x 2160 lors de trois matchs. (Crédit : FIFA)

En 2018, HBS honorera en Russie sa cinquième Coupe du monde en tant que producteur de la compétition. La société ne communique pas encore sur le dispositif qui sera mis en place dans les douze stades russes, mais la logique voudrait qu'après un premier essai en 2014, la prise de vue en 4K soit généralisée à tous les matchs, et que de nouvelles technologies soient expérimentées en marge, en préparation de la Coupe du monde 2022 au Quatar. Lesquelles ? «Pour des raisons que vous comprendrez, nous ne pouvons divulguer nos plans », nous oppose poliment le service média de la FIFA, tandis que HBS n'a pas répondu à nos sollicitations. Mais si les grandes organisations sont évidemment très cachottières, heureusement, plusieurs tendances industrielles apparaissent déjà.
Cinq pistes pour l'avenir (1/2)


Les TV du futur, les constructeurs sont toujours prompts à en parler : la présentation de « concept TV » est l'une des figures de style imposées des salons d'électroniques comme l'IFA ou le CES. Bien sûr, ceux-ci ne préfigurent pas avec certitude des tendances pour la décennie à venir. « Si une société présente des prototypes à un salon, c'est que cela représente à un moment donné une vision de l'avenir de la TV », pondère ainsi Nicolas Ferry, responsable marketing de Samsung France.

Il faut dire que dans l'industrie de la haute technologie, les modes passent vite, et plus d'un produit annoncé comme l'avenir de la télévision a disparu dans l'anonymat les années suivantes. Qui se souvient ainsi qu'en 2006, Daewoo présentait une TV HD sans fil et Toshiba, le SED, une alternative aux écrans LCD et Plasma qui a depuis fait long feu ?


Annoncé comme l'avenir de la TV en 2006, le SED est abandonné en 2008. (Crédit : Haute-Definition.info)


Pourtant, certaines tendances de fond existent. La HD, par exemple. Si celle-ci ne s'est démocratisée que dans la seconde moitié des années 2000, le premier téléviseur équipé d'une matrice haute définition date quant à lui de 1974 ! Cette année-là, Panasonic avait en effet réalisé la démonstration d'un prototype de téléviseur équipé d'une étonnante matrice de 1125 lignes horizontales (contre 1080 pour le standard Full HD). Et puis, que dire de la 3D, qui a donné lieu à une offensive commerciale en 2010, alors que l'ancêtre de la technologie existe déjà depuis 1958, et a été maintes fois exploité au cinéma ou dans les parcs d'attractions ?


En 1998, la HD est présentée comme l'avenir de la télévision au CES, huit ans avant qu'elle ne se démocratise,
à partir de la Coupe du monde 2006. (Crédit : AP Photo/Lennox McLendon)


Bref, l'avenir de la retransmission sportive télévisée n'est pas forcément à inventer : il est juste à être rendu financièrement abordable et commercialement pertinent. De la 3D lenticulaire à la télévision transparente en passant par l'holographie, toutes ces technologies existent déjà, souvent à des prix qui les réservent pour l'instant à des professionnels. La question est de savoir si elles seront financièrement accessibles pour les prochaines Coupes du monde, et accessoirement, si elles ont un sens pour le consommateur.



La 8K

La chaîne japonaise NHK expérimente déjà la 8K, ou Super Super Hi-Vision (7680 x 4320 pixels), avec cinq caméras lors de cette Coupe du monde. Elle table sur un lancement à grande échelle de ce standard en 2020, année où se dérouleront les Jeux Olympiques à Tokyo. De quoi idéalement préparer le terrain pour la Coupe du monde de 2022… A ceci près que le format ne fait pas l'unanimité dans l'industrie.



En cause, un des défauts inhérents aux grandes résolutions : la différence de qualité visuelle entre celles-ci n'est perceptible que sur les écrans de très grande taille. Comme l'explique Pierre-François Dubois, du Technocentre d'Orange : « Deux lignes adjacentes ne sont discernables par l'œil humain qu'à partir d'une minute d'arc. La 4K ne présente donc d'intérêt que pour les téléviseurs à partir d'une certaine taille, à mon sens 50 pouces et plus. Qu'apporterait la 8K dans ces conditions ? » Ce standard n'aurait de sens que sur des écrans géants — or la taille des appartements, elle, n'est pas extensible à volonté, sauf à envisager la projection contre un mur entier. Une piste qui n'est pas inenvisageable, avec le développement à long terme d'écrans XL ou de murs de LED grand public, et qui a l'avantage d'être déjà dans les papiers d'HBS.


Cette Panasonic UHD de 156 pouces de diagonale coûtait 500 000 € en 2013. D'ici huit à dix ans, avec la 8K, elle pourrait devenir la norme — à condition de faire de la place dans le salon. (Crédit : Panasonic)
Les écrans transparents

C'est l'une des tendances les plus recherchées actuellement : les écrans géants capables de se faire discrets. On les connaît noirs, quand ils sont éteints, mais ils pourraient se faire transparents dans le futur. La technologie existe déjà : elle sert pour la mise en avant de produits de marque, et certaines sociétés B2B comme JB Innovation ou 3H Productions en ont fait une partie de leur fonds de commerce. « Ce qu'on propose de plus en plus, ce sont des écrans transparents géants qui se fondent dans une pièce et qu'on ne voit plus quand on les éteint, confirme Christophe Chazel, PDG de 3HProd. L'idéal, c'est l'invisibilité totale »


En 2012, Loewe présentait Invisio, son concept de TV transparente. (Crédit : Loewe)


Le problème du contenu ne se pose pas : HD, 4K ou 8K, cela ne change rien pour la dalle. Le seul souci se situe actuellement au niveau du prix. Un écran transparent de 66 pouces coûte environ 25 000 €. « Il n'y a pratiquement pas de particuliers qui en ont, à part des personnes extrêmement riches. Il m'est arrivé de travailler pour des clients qui ont des bateaux de 180 mètres de long. C'est ce genre de clientèle. » Mais les prix pourraient diminuer de plus de moitié d'ici quatre ans, et pourquoi pas, passer sous la barre des 5000 € en 2020. Ce pourrait être un premier pas vers l'une des pistes à l'étude dans l'industrie, celle de vitres capables de s'opacifier, ce qui redéfinirait la place de la télévision dans la maison. Mais à l'image des écrans incurvés de Samsung, il s'agit plus d'une innovation esthétique que d'un changement radical d'expérience télévisuelle.



La 3D lenticulaire

Survivance du feu de paille de la 3D stéréoscopique, la 3D lenticulaire se veut le remède aux maux de 2010 : cette fois, pas besoin de lunettes pour voir en relief ! La technologie date au moins de 1987, et sert déjà dans l'industrie du jeu vidéo, notamment avec la Nintendo 3DS, mais c'est peu dire qu'elle a été reçue froidement. De nombreux joueurs désactivent l'affichage stéréoscopique en raison de la fatigue oculaire et des maux de tête qu'il génère, et Nintendo a dû sortir une Nintendo 2DS dans la foulée pour rassurer les parents inquiets.


La Nintendo 3DS a été l'un des premiers produits grand public avec un écran 3D lenticulaire. Leur prix diminuant, les tailles format TV sont désormais possibles. (Crédit : Nintendo)


Les industriels que nous avons interrogés ne sont guère plus emballés par le principe. « La 3D lenticulaire, je n'y crois pas du tout, écarte même Luc Saint-Elie, de Panasonic. Des fenêtres de lancement, dans une vie, il n'y en a pas vingt-cinq, et la 3D a raté la sienne. La vérité, c'est qu'on s'est fait enfumer par Hollywood, qui nous a promis monts et merveilles parce qu'ils y voyaient un bon moyen d'endiguer le piratage, mais le contenu n'est jamais venu, à l'image de la chaîne Canal+ 3D, qui a été annulée. Aujourd'hui la 3D, ça n'intéresse plus personne. »


Retransmettre la 3D en haute définition, c'est possible avec la 4K et a fortiori la 8K.
Mais avec ou sans lunettes, la stéréoscopie n'a pas que des amis. (Crédit : DeadSpin)



La société française Alioscopy
crée des écrans lenticulaires
depuis 1987 (Crédit : Alioscopy)
Même si plusieurs constructeurs et opérateurs tentent toujours d'améliorer la technologie pour arriver à quelque chose de plus confortable, l'attente n'y est plus. « La 3D était une expérience disruptive, avec une véritable prise de risque au niveau de l'accueil par les consommateurs. La 3D risque de revenir avec la 3D lenticulaire, mais il y aura toujours quelque chose de gênant », reconnaît ainsi Boris Felts, d'Envivio, une société d'encodage vidéo franco-américaine. D'autant plus que les écrans de ce genre demandent au spectateur d'être pile face à lui — une expérience pas franchement compatible avec une soirée de Coupe du monde entre amis. À la R&D d'Orange, Stéphane Pateux le reconnaît : «des systèmes de rendu à base de réseau lenticulaire sont tout à fait envisageables en 2018 sous la forme de démonstrations, mais garderont une qualité d'expérience limitée. » HBS a déjà expérimenté la 3D en 2010, il faudrait un impressionnant changement de tendance pour que l'affichage lenticulaire ait droit à pareil retour en sainteté.
L'éternel fantasme geek ! La bonne nouvelle, c'est que la technologie existe déjà — en tout cas dans l'industrie du show business, comme l'a montrée la résurrection de Michael Jackson au printemps dernier. Mais gare au fantasme. « Le problème, c'est que les gens imaginent quelque chose qui n'existe pas, l'holographie à la façon de Star Wars, avec l'acteur qui est projeté dans le vide. En réalité, on est aux antipodes de ça : la technologie est encore rudimentaire, et nécessite un support, type écran, paroi, etc. Mais projeter dans l'air, on ne sait pas faire », déclare Christophe Chazel, PDG de 3HProd.

Plus proche de la réalité, ce spécialiste des solutions techno pour les professionnels travaille avec des Dreamoc, des pyramides holographiques permettant d'afficher un objet en 3D dans un espace confiné. Mais les limites de la technologie demeurent réelles. D'un pur point de vue pratique, elle ne permet pas d'afficher d'arrière-plan. « Les matchs en holographie, ça ne sert à rien : c'est bien pour faire flotter une image, mais d'aucune utilité pour le football », prévient ainsi Christophe Chazel.


Aujourd'hui, l'holographie domestique peut prendre la forme d'un cube ou d'une pyramide. La retransmission d'un événement sportif est jugée « inenvisageable » par Orange. (Crédit : Realfiction)



La définition d'image est également assez grossière, ce qui évacue la possibilité d'afficher de nombreux éléments détaillés en même temps, a fortiori sur un plan large comme celui d'un terrain de football. Comme le résume Stéphane Pateux, responsable du domaine de la recherche expérience clients et terminaux Orange R&D, « le Graal d'un système holographique (nombre de points de vue quasi infini) est encore difficile à envisager à l'horizon 2018 du fait des travaux encore à mener sur les dispositifs d'acquisition et de restitution, mais coté restitution, de nombreux progrès ont été fait récemment. » Imaginer des jeux vidéo de tennis en holographie, ou des reconstitutions d'actions de but en gros plan en 3D, c'est pour l'instant possible, mais pas de match de football en vrai. « Une retransmission en direct d'un évènement semble ainsi inenvisageable », continue Stéphane Pateux. Et pourtant…

Ce ne sont pas les envies ni les ambitions qui manquent. En 2010, le Japon s'était même engagé auprès de la FIFA à développer la retransmission de matchs sous forme holographique si le pays était choisi pour accueillir la Coupe du monde 2022. Le projet, baptisé « Universal Fan Fest », prévoyait 200 caméras 360° et HD, et une projection holographique en direct dans 400 stades du monde. C'était avant que celle-ci ne soit accordée au Qatar. L'infrastructure est lourde, mais ce serait un projet au long terme fascinant pour HBS.


La Coupe du monde 2022 retransmise en hologrammes dans 400 stades en direct,
c'était l'une des promesses du Japon.





La réalité virtuelle
Virtual Research, leader des HDM
(Crédit : Virtual Research)



Depuis le rachat par Facebook d'Oculus VR, la start-up à l'origine du casque de jeu Oculus Rift, la réalité virtuelle est l'un des mots à la mode de l'année 2014. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire de la high-tech, et cette technologie qui renaît aujourd'hui ouvre des perspectives alléchantes à terme. « Dans les salons professionnels, on commence à voir des prototypes, et on peut s'imaginer dans plusieurs années, projeté sur la pelouse, au milieu d'un match, en immersion totale », suggère ainsi Christophe Chazel avec enthousiasme.
La société américaine 3D-4U travaille ainsi sur des systèmes de retransmission avec contrôle de l'angle de vue à 360°, grâce à une manette de type jeu vidéo et un écran mobile — type tablette, smartphone ou encore casque. Il est ainsi d'ores et déjà possible, à titre expérimental, de suivre un match de football américain en immersion complète, souvent dans des résolutions inférieures à la haute définition — du moins la technologie est prête, à défaut d'être grand public.


Des premières expériences de retransmission en immersion totale ont été menées ce printemps aux Pays-Bas. (Crédit : 3D-4U)


Un essai privé a même été réalisé lors du match de football entre l'Ajax Amsterdam et le FC Twente en avril dernier à l'Amsterdam Arena. Pour étendre cette expérience au grand public, il faudrait toutefois une diffusion multiflux et dans des résolutions plus élevées que ne le proposent les prototypes actuels — et donc, une infrastructure réseau plus rapide qu'actuellement. Autre défaut, ce système fascinant ôte aux soirées entre amis une part de leur convivialité, et a pour principal défaut de s'adresser davantage aux geeks qu'au grand public. Enfin, l'absence totale de norme ou de standard interdit toute concrétisation commerciale massive avant longtemps. Un handicap massif et rédhibitoire à court terme pour HBS, quand on sait que d'autres standards sont actuellement prêts, focalisent l'attention de l'industrie, et s'inscrivent eux-mêmes dans du long terme.
2018, vraie année de la 4K ?

Et si la tendance de fond de la retransmission TV était bien moins spectaculaire et pourtant bien plus évidente que la réalité augmentée ou l'holographie ? À entendre tous les professionnels, elle porte un nom : c'est… l'Ultra Haute Définition, tout simplement. Le battage médiatique autour des très hautes résolutions ne fait seulement que commencer à porter ses timides premiers fruits : il s'est écoulé 10 000 écrans UHD en mai en France, soit autant que sur toute l'année 2013, certes jugée très décevante. Mais cela n'aura échappé à aucun possesseur de ces nouvelles dalles : en dépit du dispositif d'HBS et des innombrables publicités sur les bords de terrain, le contenu compatible est rare. Pas un seul match de poule n'a été diffusé en France en ultra haute définition, et Brésil-Chili, première rencontre retransmisse en 3840x2160, ne sera disponible qu'en vidéo à la demande, et non diffusée en direct. Bref, la diffusion de la coupe du monde au Brésil en 4K reste pour l'instant très théorique.


Comme nous l'explique une porte-parole de TF1, « ce n'est pas une question de mauvaise volonté, c'est juste que le poids du flux 4K est trop lourd pour être diffusé en direct. » Et pour cause : la TNT HD autorise un débit d'environ 7,5 Mb/s, tandis qu'un flux 4K en pèse 20. Les goulots étant pour l'instant trop petits, seul l'IPTV adossée à de très hauts débits, type câble ou fibre, permettraient aujourd'hui d'assurer le passage d'un match en direct. C'est un premier handicap lourd, auquel s'ajoute l'insuffisance des ressources matérielles actuelles.


Le poids du flux demande en effet tout un rééquipement important en amont, surtout pour des événements sportifs. « Une partie de l'étalonnage va demander plus de ressources pour les retransmissions en direct ou semi-direct, prévient Jean-Claude Pascal Flaccomio, chef opérateur. La régie doit tout envoyer à un mélangeur, le monteur fait son montage, et cela repart en diffusion par satellite. On passe de 2 Go à 6 Go par seconde, c'est énorme. » Tout l'enjeu consiste actuellement à développer un codec de compression qui parvienne à alléger au maximum le flux sans être destructeur pour la qualité vidéo. Fini donc, le Mpeg-4, codec roi de l'ère HD. Voici venir le HEVC, ou H.265, qui a été retenu pour la norme UHD, même si d'autres codecs concurrents comme le VP9 de Google lui coexistent. En effet, en termes de diffusion, 2014 n'est rien d'autre qu'une année d'expérimentations.



Le HEVC a par exemple de nombreux atouts, mais il faudra du temps pour que son utilisation se répande dans l'industrie. « C'est un codec de compression qui est plus rapide et plus puissant, mais il demande beaucoup plus de puissance de calcul et de ressources mémoire, près de huit fois plus,confirme Boris Felts, vice-président Produits et Solutions d'Envivio, spécialisé dans l'encodage 4K. La loi de Moore est là pour nous dire à partir de quand cela sera financièrement accessible. » Mais comme le résume Luc Saint-Elie, de Panasonic, « rien n'est impossible, tout est question de temps et d'argent. C'est le sens de l'Histoire : les tuyaux sont de plus en plus gros, les contenus de plus en plus lourds. Il n'y a pas d'inquiétude à avoir. »



Les opérateurs, le CSA et les pouvoirs publics ont donc un rôle stratégique à jouer dans la diffusion du standard. Alors que la HD commence seulement à arriver partout, ce sont eux qui permettront aux contenus 4K de se démocratiser. Les essais vont en ce sens : un test de diffusion d'un match de Roland-Garros en UHD a eu lieu début juin, et les premières chaînes compatibles devraient arriver sur la TNT à partir de 2016. De son côté, en tant qu'opérateur IPTV, Orange travaille également au déploiement du format, et les premiers décodeurs 4K « devraient être disponibles prochainement », confie Pierre François Dubois, directeur des services de communication et services d'interaction multi écrans au sein du Technocentre d'Orange.


Bref, en dépit de son omniprésence médiatique à cette Coupe du monde, en 2014, la 4K n'en est qu'à ses balbutiements. Cela avait déjà été le cas en 2006 avec la HD, dont les ventes avaient véritablement décollé en 2010, avec 8,7 millions de dalles écoulées — dont seulement 200 000 en 3D. La coupe du monde en Russie pourrait donc offrir un horizon similaire pour la norme UHD ; celui de la maturité. « 2018, c'est une échéance raisonnable, convient Boris Felts, d'Envivio. Cette année on est plus dans l'expérimentation technologique, viendra ensuite l'expérimentation commerciale, probablement en 2015, avec le lancement de programmes en 4K probablement réservé aux opérateurs satellite, qui ont besoin de ce genre de valeur ajoutée, puis un remplacement qui va s'accentuer, jusqu'à la coupe du monde 2018. »


Un élément penche en faveur d'un renouvellement croissant des téléviseurs au profit des dalles 4K : l'abandon progressif à partir de fin 2015 du DVB-T, la norme de diffusion utilisée par la télévision numérique terrestre, et son remplacement à partir de 2016 par le DVB-T2, qui permettra d'acheminer des flux multimédia plus lourds comme l'UHD. Mais pour en profiter, les consommateurs devront opter pour un téléviseur ou un décodeur compatible. Alors seulement, les chaînes pourront commencer à diffuser leurs premiers programmes en 4K. Au compte-gouttes, dans un premier temps, mais l'Euro 2016 en France pourrait servir de tremplin médiatique, en attendant la coupe du monde 2018, qui sera vraisemblablement l'un des rares programmes dont la diffusion en 4K est presque d'ores et déjà acquise.
Conclusion

Le paradoxe des nouvelles technologies, c'est qu'elles n'ont souvent de nouveau que le nom. De nombreuses nouveautés marketing correspondent à des innovations déjà anciennes, mais qui, pour des raisons de prix ou de stratégie commerciale, deviennent seulement peu à peu grand public. Parmi celles-ci, il existe deux types d'évolutions : celles qui s'inscrivent dans un mouvement progressif et général, et celles qui tentent de prendre les habitudes à contre-pied. Parmi les premières : la hausse des tailles des dalles, l'amélioration de la résolution, les progrès des connexions et le déploiement d'Internet dans les foyers — et donc le développement des TV connectées — font partie des tendances de fond anticipées depuis longtemps
La coupe du monde du futur, très probablement, s'inscrira dans ce cadre-là : résolution 4K minimum pour tous, écran géant mais discret, expérience semi-personnalisée et fonctions connectées. Et puis il y a la seconde catégorie, celle des innovations de rupture. Certaines propositions ont beau revenir, elles se ratent à chaque fois, comme la 3D. D'autres ont réussi à s'immiscer dans nos vies, comme le tactile. L'holographie et la réalité virtuelle sont des horizons possibles pour la coupe du monde 2022. La technologie sera prête d'ici-là, mais si les mêmes contraintes que la 3D les accompagnent, il y a peu de chances que ces concepts rencontrent le succès escompté. Il en va des technologies comme des qualifiés à une Coupe du monde : beaucoup de rêves, beaucoup de prétendants, mais un seul vainqueur.