Peuple perdu chez les dieux des autres


par Kamel Daoud


C'est au cri que se révèle le poumon. Durant la nuit du jeudi, les Algériens ont crié des slogans. Après la fièvre et l'émotion, on y revient pour lire les lignes. Perdus entre mille endoctrinements, déracinés, malmenés par les programmes scolaires, le wahhabisme ou l'islamisme ou le chouroukisme, les jeunes algériens ont essayé mille cris et mille mots. Chacun selon l'angle cassé de ses convictions. Un joueur a dédié la victoire algérienne aux Algériens, aux Arabes et aux musulmans. Oubliant généreusement l'Afrique. Car l'Algérie n'est pas africaine, bien sûr. Dans les journaux, les Subsahariens sont désignés par «Africains» par nous les Japonais.

D'autres Algériens ont crié Allah Ouakbar. D'autres Ben Laden. Certains ont crié «Bab El Oued chouhada », en souvenir d'octobre 88. Quelques uns, dopés par « Ennahar culture » ou le populisme, ont brulé le drapeau marocain pendant que les Marocains et les Tunisiens fêtaient notre victoire, avec joie solidaire et enthousiasme. D'autres encore ont demandé des logements à Zoukh, à Alger, juste avant le début du match. D'autres se sont contentés de l'hymne monosyllabe de « One, Two, Three », déformation de « Want to be free » de nos ancêtres les décolonisateurs. Dans le stade, des joueurs se sont prosternés comme durant la prière, certains ont parlé de la Palestine. En France des Français d'origine algérienne ont manifesté une algériannité fantasmée, violente, émouvante ou simpliste.

Le match a donc servi à presque tout. Même à l'extrême-droite française.

C'est dire que même la joie qui nous unit, révèle ce qui nous sépare de nous-mêmes ou nous rend malheureux. D'abord et surtout les séquelles de ces endoctrinements qui font dire à l'Algérien toute chose, sauf son algériannité. Qui lui font dédier ses victoires aux géographies de ses croyances plutôt qu'à celle de ses racines. C'est au slogan uni et unique l'on reconnaît une révolution, une joie ou une identité. La notre est sans mots car trop de mots lui volent la voix. On n'arrive pas à crier sans trahir. On hésite dans le temple de nos dédicaces. On répète alors comme de malheureux ce que l'on nous a plantés sous le front par des écoles et des livres qui nous nient pour mieux s'affirmer. Déchirés par le wahhabisme, l'islamisme, le baathisme, le nahharisme, la nostalgie ou l'arabisme, on se retrouve orphelins sans parenté. Dédier cette victoire aux Arabes ? En quoi se sont-ils souvenus de moi lors de ma guerre et de mon malheur durant les années 90 ? Unique représentant des Arabes ? Qu'est-ce qu'ils m'ont dédié de leurs rares victoires quand ils ne me prenaient pas pour un « Arabe » de service ? Aux musulmans ? En quoi une victoire doit servir de mouton de l'Aïd pour un temple ? D'ailleurs mis à part la polémique sur le jeûne durant le Mondial pour une équipe qui doit vaincre, qu'ont apporté ces musulmans et leurs « savants » à notre pays et à ses victoires ?

L'Algérie est algérienne, maghrébine surtout, africaine profondément. Le reste c'est des souvenirs ou des doctrines. Notre joie est à nous. L'EN est l'unique représentant de l'Algérie et de ceux qui nous aiment et aiment partager avec nous. Ces bégaiements dans la joie et la dédicace sont la triste révélation de ce qu'ont fait de nous les Dieux et les idéologies importés. On ne peut pas construire un pays fort et fier quand ses enfants ne savent même pas qu'il existe, dans quel continent il se trouve, qu'il a une langue et une histoire et que si on y crie la joie, on le fait par nos mots, pour les nôtres, avec nos slogans.

Je me sens Algérien, Tunisien, Marocain et Africain. La Palestine accueillera ceux qui veulent la libérer, les « Arabes » vivent en Arabie, les musulmans n'ont pas besoin d'un match mais d'humanité et de raison et de lumière et la France n'est ni mon amie, ni mon ennemie. Et le but est d'en marquer contre l'Allemagne.

par Kamel Daoud

Le Quotidien d'Oran