Ce fut comme l'indpendance : l'unique souvenir heureux algrien


par Kamel Daoud


Nous n'avons jamais connu qu'une seule joie : celle de notre indpendance. On en connat le dtail mme si on vient au monde longtemps aprs. C'est notre plus ancien souvenir de vie. Notre moment de communion avec le ciel et la terre et le sang et le rire. Du coup, quand nous sommes heureux, tout revient et remonte ce moment. Ce fut comme le jour de l'indpendance , disent les gens quand ils veulent donner l'chelle d'une joie. Oui. Avec El Hadj El Anka en noir et blanc, auguste et la voix frmissant, les femmes en Hak, les drapeaux en explosion, klaxons et youyous. Comme ce fut le jeudi soir. Un pur moment qui vous laisse mu, pleurant, mais emport par quelque chose de rare et d'inquitant : la joie. Et pour quelques heures on en oubliera les dix ans de guerre, les disparus, les crimes, les corruptions, les fraudes, le rgime et ses enfants, l'indignit, les mauvaises villes et la peur et la colre et le scepticisme et la honte de soi. On en oublie les murs mal construits, la rage, l'absurde et la dception. Et on se retrouve tous embarqus vers ce moment d'autrefois o le pays tait si neuf qu'il en ressemblait un premier souffle, une inspiration inaugurale. On agite le drapeau comme une poitrine, on crie, on allume des feux dans le noir de son quotidien et on explose et on danse, hommes, femmes, morts, enfants et enfants venir. Heureux et inquiets.

Car y a dans la joie de l'Algrie, la douleur de ne l'avoir pas t souvent ou tellement rarement.

Car comme la joie du 5-Juillet, celle de jeudi pourra nous tre vole ou pourra tre trop brve. Transforme en politique, en rcupration, en nationalisme grossier ou en soporifique, en FLN ou en ENTV. Mais en attendant, elle est l, douloureuse force d'intensit, dmantelant la mfiance et la lucidit, puissante et exaltante. Poussant entrevoir ce qu'aurait pu tre notre pays si nos victoires taient plus nombreuses que nos dfaites et nos dfaitismes.

Si rares sont la joie et le cri sincre et l'expression des poumons que nous avons tourn en rond la nuit du jeudi. Certains chantaient la Palestine, d'autres Allah Ouakbar, d'autres encore Bab El Oued Echouhada ou cet hymne un verset, le wantoutri. Jeunesse sans slogans, perdue, heureuse, explose, mais sans mots, errant entre mille conditionnements et manipulations de notre me, perdue entre les endoctrinements. Ce fut grand pourtant. Une fatalit est brise. Que dire d'autre ? Les mots sont comme des hirondelles juches sur des fils de poteaux que je ne peux pas saisir. Je me souviens si peu ou trop intensment.

Il aura fallu la quarantaine au chroniqueur pour vivre les grands joies : Omdourman dans les rues d'Oran, la fuite de Benali ou le Mondial du Brsil. Si rare et si puissant que cela vous tord le cur et vous fait mal. Etre Algrien est un malaise persistant, souvent. Mais parfois, c'est une religion entire. Une motion si forte. Nous sommes heureux si rarement que lorsque cela arrive, cela ressemble de l'agonie et l'Indpendance. Toujours et encore. Que dire d'autre ? Rien. Le cri n'a jamais eu un alphabet.


par Kamel Daoud

Le Quotidien d'Oran