On a fini par le remarquer, quand les gens dorment, ils ne font rien. Ils ne travaillent pas, ils ne sont utiles en rien, ni consommation ni temps de cerveau disponible, rien. A compter sur ces dormeurs, la machine du capitalisme finirait bien par se gripper un jour. Et ça, ça ne devrait pas être permis. Vivre au 21ème siècle et ne pas consommer, ne fut-ce que quelques heures par jour, c’est absolument insupportable.

Combien dort un être humain, en moyenne ? Disons huit heures par nuit, ou par jour ? Fort bien, et bien cela fait qu’une personne qui décède à 75 ans aura dormi 25 ans durant. 25 ans à ne servir à rien ni à personne. C’est là « l’un des plus grand affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain », prévient l’Américain Jonathan Crary.

Et pourtant le capitalisme et les capitalistes n’ont rien à se reprocher, ils ont tout tenté, et encore plus. Tout a été consumérisé, commercialisé, standardisé, labellisé, financiarisé… La vie, la santé, boire, manger, se reproduire, draguer… L’ensemble de ces activités ô combien humaines « ont été converties en formes marchandes », sauf le sommeil. On fait commerce, certes, de ce qui peut endormir mais une fois qu’on l’est il n’y a plus rien à tirer. Et c’est grave.

Alors le capital s’est mis à l’œuvre, avec des résultats, ma foi, encourageants, car les hommes dorment moins qu’avant. Ainsi, en une génération, les Américains ont perdu une heure et demie de roupillon, de huit heures au milieu du siècle dernier à six heures et demie aujourd’hui. Quand on pense que ces larves d’humains dormaient près de 10 heures sur 24 au début du 20ème, on se demande bien comment et par quel miracle le capitalisme ait pu autant prospérer.

Mais ce n’est pas tout, il ne s’agit pas seulement de réduire le temps de sommeil, il faut le saucissonner autant qu’on peut. Et ainsi, on peut se réveiller pour consulter sa messagerie, pour voir si son âme sœur a répondu à un message torride, regarder une ou deux séries télé en cas d’insomnie. Bref, ne pas perdre son temps, comme ne le perdent pas les annonceurs qui vous en collent dès que vous pointez le bout de votre neurone.

Actuellement, le Pentagone américain s’est pris d’une certaine passion pour le bruant à gorge blanche, cet animal capable de rester les yeux ouverts sept jours et sept nuits. Voilà l’exemple, disent les Yankees ! Il faut faire cracher le morceau à cet animal (ils s’y entendent bien), et on saura enfin comment mettre au point le GI à fonctionnement hebdomadaire ininterrompu. Et une fois qu’on aura obtenu de bons résultats, il s’agira simplement de remplacer GI par consommateur.

Quel bonheur, un homme, une femme, des gamins qui consomment à n’en point finir. Plus de crise, plus de baisse de la demande, que du dollar, et peut-être même de l’euro.

On rejoint Marx qui prédisait déjà, sans savoir ce qu’il en serait ni à quel niveau, que le développement du capitalisme passera par une nécessaire réorganisation du temps. Là, on en est au gain de temps, et pour gagner du temps actif et conscient, il faut rogner celui du sommeil. Alors, les nuits ont été éclairées comme le jour pour permettre aux gens de déambuler, et d’acheter ; les temps de repos ont été standardisés en weekends et en vacances, pour mieux vendre ; le temps chez soi a été mis en boîte, une boîte à petit écran qui nous apprend, continuellement, comment acheter ce qui se vend même si on n’en a pas besoin, et où vendre ce dont on n’a plus besoin… et, entre tout cela, de bonnes âmes ont inventé le téléphone, le déjà préhistorique PC portable, puis le smartphone, puis la tablette.

Ne regardez plus en l’air, on vous a mis des choses sous les yeux, que vous achetez et qui continuent de vous vendre ce que vous n’avez pas encore acquis… Et surtout, ne dormez pas, la compagnie de Morphée est devenu ringarde.

Le Canard Enchaîné