L’invasion de l’Irak par les djihadistes de l’EIIL n’est que la partie émergée d’un conflit plus large entre chiites et sunnites.

Tel aurait pu, et aurait peut-être dû, être le conseil de Washington à l’Arabie Saoudite et à d’autres Etats du Golfe qui soutiennent les djihadistes sunnites contre le régime de Bachar El-Assad à Damas.

Cette mise en garde est encore plus d’actualité aujourd’hui alors que les sanguinaires djihadistes déferlent sur le nord-ouest de l’Irak. Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite rêvait depuis des années de voir le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki essuyer un tel revers. Il considère en effet Maliki comme un simple laquais de l’Iran et a refusé d’envoyer un ambassadeur à Bagdad, incitant les dirigeants des autres pays du Golfe à l’imiter en gardant leurs distances. Et de fait, bien qu’ils soient eux-mêmes vulnérables à des organisations calquées sur le modèle d’Al-Qaida, ces pays (et surtout le Koweït et le Qatar) ont souvent fermé les yeux sur les financements que leurs citoyens apportaient aux groupes [sunnites] radicaux.

Missiles chinois

Le roi Abdallah n’a pour l’instant fait aucun commentaire sur les derniers événements en Irak. Dans la mesure où sa stratégie consistant à infliger un revers politique à l’Iran en orchestrant le renversement de Bachar El-Assad à Damas ne semble guère donner de résultat très probant, il a compris que les événements d’Irak lui offraient une nouvelle opportunité. Cette perspective risque fort de désorienter de nombreux observateurs.

La presse se fait l’écho depuis quelques semaines d’une esquisse de rapprochement diplomatique entre les pays du Golfe (dominés par l’Arabie Saoudite) et l’Iran, stimulé par le voyage officiel de l’émir du Koweït à Téhéran [le 1er juin], qui semble s’être très bien passé. Mais en même temps les Saoudiens ont publiquement dévoilé leur achat de missiles chinois capables d’atteindre Téhéran et les Emirats arabes unis ont annoncé l’instauration d’un service militaire obligatoire pour les jeunes du pays.

Le carnage qui a lieu en Irak a au moins le “mérite” d’être clair. Il y a des conflits tribaux et des identités nationales rivales en jeu, mais c’est la différence religieuse entre sunnites et chiites qui cristallise l’essentiel des tensions. Ce phénomène régional est exacerbé par des groupes radicaux tels que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), une redoutable machine à tuer qui pousse à l’extrême la logique meurtrière du mépris des chiites par les sunnites.

Géopolitique

Pour ceux qui ne comprennent plus trop les divisions du monde musulman, il est important de relever que la fracture sunnites-chiites coïncide plus ou moins avec la ligne de partage entre monde arabe et monde perse. Du point de vue géopolitique, l’Irak, qui est majoritairement chiite mais ethniquement arabe, est à la charnière de ces deux mondes. Il faut également tenir compte d’une autre dimension souvent troublante : la volonté de soutenir les sunnites radicaux à l’étranger tout en contenant leur activité à l’intérieur du pays.

D’où le soutien discret de Riyad à Oussama Ben Laden à l’époque où il dirigeait des troupes djihadistes dans l’Afghanistan sous occupation soviétique, et sa tolérance à l’égard des djihadistes de Tchétchénie, de Bosnie et de Syrie. Quand, en 2011, le mouvement de révolte contre Assad s’est intensifié – et quand Riyad a commencé à s’inquiéter de plus en plus sérieusement du programme nucléaire iranien –, les services de renseignements saoudiens ont entrepris de soutenir l’opposition sunnite en privilégiant ses éléments les plus radicaux, sous l’impulsion de leur patron, le prince Bandar Ben Sultan.

En avril dernier, la direction des opérations a été confiée à quelqu’un d’autre à la suite de la démission de Bandar, mais Riyad continue de soutenir les rebelles islamistes. On imagine mal un dénouement rapide des événements chaotiques qui se jouent en Irak. A ce stade, une confrontation directe entre les forces saoudiennes et iraniennes semble très improbable, même s’il n’est pas exclu que l’unité d’élite de la Garde révolutionnaire iranienne intervienne directement, comme elle le fait en Syrie. Quoi qu’il en soit, une chose est claire : une jonction entre la guerre civile syrienne et une guerre civile irakienne paraît inéluctable

le courrier international