Depuis quelques jours, elle flotte dans la tête. Comme un mauvais nuage. Car il y a dans la vie de la mémoire de tous des photos que l'on n'oublie pas. Celle de Boudiaf, au dernier instant de sa vie, la tête légèrement tournée de biais vers le bruit sourd de sa mort, derrière le rideau. Photo floue, extraite d'une vidéo. Une autre : celle de Larbi Ben M'hidi souriant, immense, inaccessible, face au soldat français qui lui servait de geôlier mais qui était prisonnier de cet homme et de sa force. Il y a la photo terrible de la madone algérienne, Mère des années 90.

Et il y a la photo de cette semaine. Lourde de sens, insultante, tragique, indécente surtout : celle d'Ouyahia, le chef de cabinet de Bouteflika, assis en face d'un émir islamiste, ancien maquisard du califat perdu, tueur qui a avoué, Madani Mezrag. Un chef de bande élu aujourd'hui au statut informel de « personnalité nationale » selon la nomenclature de la monarchie. Une photo presque comique, risible avec l'émir en tenu d'afghan, sandales aux pieds, turban en tête face à cet énarque d'autrefois qui nous a harcelés avec sa théorie de la Menace, de l'éradication nécessaire à la survie de la nation. Car le chroniqueur avait vingt ans au début des années 90. Il a grandi sous la propagande de ce même Ouyahia. Il se souvient de tous ses mots, de ses harangues contre les islamistes et la menace et la « horde barbare ». Il se souvient de ses campagnes électorales sur commande, de ses théories, de ses visions et de ses formules. Et voilà que ce même homme se prend en photo en train de siroter un thé avec un homme longtemps recherché, sans se sentir gêné, ni insultant, dans la parfaite insolence qui lui a toujours servi de don ou de métier.

Pourquoi s'indigner ? Pour des tas de raisons : cet homme nous a menti, soi hier, soi aujourd'hui. Ensuite parce que c'est indigne comme dit plus haut. Et ensuite parce que cela détruit l'un des fondements de la vie d'une nation : la crédibilité. Si aujourd'hui Ouyahia sert du thé à un émir de l'AIS, cela veut dire que des gens sont morts sous son règne, pour rien et qu'il ne faut plus jamais, désormais, croire ces gens quand ils appellent à défendre la nation ou à mourir pour elle. Car Ouyhaia n'est pas au cimetière, ce sont les autres qui sont morts pendant qu'il les poussait dans le dos. Lui, il est là, souriant et en bonne santé. Il ne lui manque ni une jambe, ni un disparu, ni la vérité pour faire son deuil. Il est là en entier, autant que l'émir à côté.

Cela veut dire que si un jour, à l'avenir, on nous appelle à prendre les armes et à se mobiliser pour défendre notre pays, certains, beaucoup, vont se souvenir de cette photo, hésiter puis s'en aller en se disant que, vers la fin, ils seront morts pour rien.

Il a des années, le chroniqueur a rencontré un ex-soldat de Saddam qui, lorsque les Américains sont apparus à l'horizon, a fait comme des milliers d'autres : il a enterré son arme et jeté son uniforme et est rentré chez lui. La guerre de Saddam avec les Américains ne le concernait pas. Quelque chose avait été cassée des années auparavant. On détruit les socles de son pays par ce genre d'infamie qui nous coûteront lourd des années plus tard. Ouyahia aujourd'hui ose accueillir pour un teatime un terrorisme en retraite et charge, le lendemain, des opposants, qu'il qualifiera (par bon de commande de son employeur) de dangereux, presque terroristes.

La photo de l'énarque à tout faire, souriant à l'émir « personnalité nationale » restera dans les annales. L'inconscient de ce peuple s'en souviendra. Car il ne s'agit pas du portait de la réconciliation, vertu humaine, mais de deux réconciliés, sur le dos de milliers de morts et pour les besoins de leur cuisine, pas de notre avenir. Il s'agit de la photo d'un homme qui a tué des gens et d'un autre qui tue le temps, le nôtre et qui enlève au martyr la gloire de son geste pour lui coller le statut d'un faux-frais et d'un accident.


par Kamel Daoud


Le Quotidien d'Oran