Des experts, gourous, financiers et économistes tentent d’alerter un monde insouciant et des investisseurs exubérants des dangers qui les guettent juste au coin de la rue.


L’effondrement du marché boursier serait imminent, l’économie américaine serait foutue et l’économie mondiale entrera sous peu dans une autre récession, plus dure et plus longue encore que celle de 2008-2009.

Des propos comme ceux-là, vous en trouverez des millions sur le web. Sur Google, il y a 293 000 occurrences pour «crise économique imminente», 1 560 000 résultats pour «effondrement économique mondial» et vous trouverez plus de 93 millions d’articles sur la global financial crisis.

Des experts, gourous, financiers et économistes tentent d’alerter un monde insouciant et des investisseurs exubérants des dangers qui les guettent juste au coin de la rue. L’analyste financier suisse Marc Faber, surnommé Dr. Doom, (Docteur Catastrophe) prédit depuis quatre ans que le monde va s’effondrer sous peu et que le krach boursier sera pire que celui de 1987. Le 19 octobre de cette année-là, l’indice Dow Jones de la Bourse de New York s’était effondré de 22,6% en une seule session.

Henry Blodget, un ancien analyste financier qui avait recommandé chaudement l’achat de titres d’entreprises technologiques en 2002 juste avant l’effondrement de leur cours, pense aujourd’hui que le marché boursier américain pourrait perdre 50 % de sa valeur d’ici les deux prochaines années. On imagine l’impact qu’une telle baisse ferait subir aux épargnes de millions d’investisseurs et la grosseur du trou creusé dans les régimes de retraite.

L’économiste Nouriel Roubini, un autre Docteur Catastrophe, rendu célèbre celui-là parce qu’il avait pressenti le krach immobilier américain et ses conséquences, ne croit pas que la catastrophe soit imminente, mais met en garde contre la création d’une immense bulle de crédit qui pourrait nous y conduire. C’est le même type d’avertissement qu’a émis le Fonds monétaire international le 11 juin quand il soulignait la trop forte augmentation du prix de l’immobilier dans plusieurs pays, notamment le Canada. Le même jour, la Banque Royale prédisait une plus forte croissance économique dans le monde et au pays.

La cause est déjà entendue pour Peter Schiff, président du gestionnaire de fonds Euro Pacific et grand penseur libertarien, qui croit que la situation économique des États-Unis est désastreuse, principalement à cause des politiques monétaires, et que la richesse observable n’est qu’illusoire.

D’autres donnent à leur scénario catastrophe une explication temporelle et historique. Nous serions à la fin d’un cycle économique de sept ans et nous sommes à quelques jours, à quelques mois de la descente aux enfers. C’est la théorie exprimée en janvier dernier par le chroniqueur Larry Elliot du quotidien britannique de gauche The Guardian. Jacques Attali, qui a été conseiller économique de l’ancien président socialiste François Mitterrand, a repris reprend mot pour mot la même explication il y a quelques semaines.

Nous approchons de la fin d’une nouvelle période de sept ans. Des bulles se sont partout reformées. Et si la croissance n’est pas au rendez-vous, ou si une crise géopolitique vient l’interrompre (en Ukraine, en Chine, au Brésil, ou ailleurs), ces bulles exploseront ; les taux d’intérêt monteront ; le financement des emprunts deviendra très difficile ; la mondialisation fera le reste et les marchés, qui ne disent plus la valeur du risque, seront une nouvelle fois pris de panique.

En toute logique, cette crise devrait se déclencher en 2015. Si l’on ne s’y prépare pas, elle sera pire que les précédentes, en particulier en Europe. Pour deux raisons : d’une part, parce que presque tous les jokers ont été utilisés -nul ne pourra s’endetter d’avantage- et la BCE, même en utilisant tous les moyens à sa disposition, y compris les plus hétérodoxes, ne pourra pratiquement rien. D’autre part parce que, à la différence des crises précédentes, le monde est loin d’être en paix ; les guerres et les menaces de guerres, civiles ou entre nations, se multiplient rendant les investisseurs plus frileux encore.

Il y a même une justification architecturale à la crise imminente. Une étude de la banque britannique Barclays a établi une corrélation entre la construction de tours géantes dans un pays et l’éclatement d’une crise financière ou économique importante dans les années suivantes. Cela est arrivé à New York en 1873 et en 1930, à Chicago en 1974, à Kuala Lumpur en 1997 et à Dubaï en 2010. Ces édifices auraient été l’expression ultime d’une bulle immobilière annonciatrice d’une correction économique. Il faut donc s’inquiéter parce qu’on est en train de bâtir des dizaines de tours gigantesques, spécialement en Chine.

Mais si la crise est imminente, pourquoi les Bourses sont-elles si performantes et qu’on semble faire si peu de cas de ces prédictions et signaux d’alarme ?

Parce qu’on ne sait jamais pour sûr quand il y a une bulle spéculative. En fait, c’est quand elle nous explose en pleine face qu’on a la certitude absolue de leur existence. Il en va ainsi des crises économiques. Certains les anticipent, mais vous remarquerez que les prophètes de malheur qui passent pour des génies une fois la crise diagnostiquée ont souvent eu tort pendant des années avant que leur prophétie ne se réalise. Et cette prophétie finira inexorablement par se réaliser parce qu’il y aura toujours des corrections et krachs boursiers et des crises économiques. Une montre qui ne fonctionne pas arrive tout de même à donner l’heure juste deux fois par jour…

Gary Gorton, un professeur à l’Université Yale, a publié l’an dernier un livre l’an dernier sur l’imprévisibilité des crises financières. Les crises de 1837, 1857, 1873, 1893, 1907, 1930 et 2007 ont été causées par des paniques bancaires. Rétrospectivement, la bulle immobilière de 2007 aux États-Unis crève les yeux et le papier commercial n’apparaît pas comme l’idée de siècle, mais ils étaient peu nombreux à s’en rendre compte. Le marché s’est effondré le jour où l’on a réalisé que les banques américaines étaient surendettées, sous-capitalisées et insolvables.

On a depuis exigé que les banques soient mieux capitalisées. Mais nous ne sommes pas pour autant à l’abri d’une gigantesque bulle spéculative en Chine, en Turquie, au Brésil ou même aux États-Unis. Tout est possible et cela fait partie des facteurs de risque.

L’économiste américain Robert Shiller, qui a remporté en 2013 le prix Nobel d’économie notamment pour ses travaux sur les bulles spéculatives, craint que la forte poussée des indices boursiers et de l’immobilier nous conduise à une autre bulle financière qui se terminera mal. Mais dans une interview au Wall Street Journal, il leur reconnaissait néanmoins un certain mérite. (Schiller avait également appréhendé la bulle immobilière américaine de 2007)

La nature humaine aurait en effet besoin de stimulation et nous aurions besoin d’excitation. La course aux profits et aux occasions d’affaires fumantes constituent des facteurs de motivation majeure et il serait possible – même s’il n’en est pas convaincu – que sur une longue période ces bulles spéculatives ne soient pas si mauvaises. Il donne l’exemple de la bulle Internet du début des années 1990 qui a vu naître plusieurs entreprises, certaines se sont avérées peu sérieuses, mais nous avons quand même assisté à la naissance de toute une industrie. «Aurait-il fallu stopper ce mouvement ?», se demande-t-il ?

Tout cela pour vous dire que l’économie n’est pas une science exacte. L’histoire, une science sociale réputée «molle» nous apprend néanmoins que les crises font partie du capitalisme et que les indices boursiers plongent tôt ou tard, surtout après six ans de hausse. Soyons donc prudents. L’histoire nous enseigne aussi que malgré les reculs, le sort général de l’humanité tend malgré tout à s’améliorer.

J’ajouterais enfin que la prédiction économique m’apparaît certains jours aussi spéculative que les bulles qu’elle tente d’identifier…

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