Arguments techniques contre arguments économiques

Invités du Forum de Liberté, Abdelmadjid Attar et Amor Khelif ont débattu, hier, de la problématique de l’exploitation du gaz de schiste. Pour le technicien, l’Algérie se doit de développer les ressources non-conventionnelles afin d’assurer sa sécurité énergétique à l’horizon 2050. Quant à l’économiste, cette option risque de maintenir le pays dans son rôle de simple fournisseur de matière première.

Tarek Hafid - Alger (Le Soir)
La confrontation directe entre le défenseur et l’opposant de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie n’a finalement pas eu lieu, hier, au Forum du quotidien Liberté. Ancien ministre de l’Hydraulique et ancien P-dg de la Sonatrach, Abdelmadjid Attar a développé une approche essentiellement technique. «On nous parle des énergies non-conventionnelles comme d’une catastrophe. Le développement du gaz de schiste dans le Sud n’aura aucun impact sur l’albien.
En Algérie, 12 000 puits d’hydrocarbures traversent cette nappe et il n’y a eu qu’un seul incident dans la zone de Hassi-R’mel Sud. Pour ce qui est de la fracturation hydraulique, cette technique est utilisée depuis une dizaine d’années à Hassi-Messaoud. De l’eau, du sable et des produits chimiques sont injectés dans les puits pour faire remonter les hydrocarbures», a indiqué Abdelmadjid Attar.
Au sujet des volumes d’eau nécessaires à la production du gaz de schiste, Attar a estimé un apport de 140 milliards de m3 d’ici 2050. Des ressources hydrauliques puisées directement dans la nappe albienne dont les capacités sont de 45 000 milliards de mètres cubes. De son côté, Amor Khelif, directeur de recherche au Centre de recherches en économie appliquée pour le développement (Cread), s’oppose au développement de cette ressource pour des raisons économique et politique. «L’engagement dans la valorisation du gaz de schiste est un palier supplémentaire dans la vulnérabilisation de notre économie. L’objectif étant de confiner l’Algérie dans le rôle d’exportateur de matière première. C’est ce qui fait que nous avons en 2014 une économie qui date du 19e siècle», a souligné l’économiste.
Chiffres à l’appui, Amor Khelif a démontré l’échec de la stratégie des pouvoirs publics depuis les années 70. «En 1970, la production en hydrocarbures représentait 32% du produit intérieur brut et 44% des exportations. En 2010, cette activité représente 50% du PIB et 98% des exportations. Le plus grave est que durant 40 ans, les gouvernants ont investi 1100 milliards de dollars pour diversifier l’économie. Mais pour des raisons géostratégiques et des pressions exercées par les groupes pétroliers et les pays consommateurs, l’Algérie est restée au stade de fournisseur de matière première.» Pour lui, le développement du gaz de schiste ne fera que maintenir l’Algérie dans cette «spécialisation» et l’empêcher de diversifier son économie. Une hypothèse à laquelle n’adhère pas Attar qui estime que le gaz de schiste ne saurait être source de rente. «La production de gaz de schiste ne devrait intervenir que dans une quinzaine d’années. Cet apport en énergie non-conventionnelle ne devrait représenter que 20 à 30% de la production globale d’hydrocarbures.»
Abdelmadjid Attar a insisté sur la nécessité de développer le gaz de schiste afin de faire «la jonction» avec le déclin de l’ère des énergies conventionnelles. Un choix rentable pour l’Algérie puisque les investissements seront pris en charge totalement par les compagnies pétrolières étrangères. Attar et Khelif se sont rejoints sur un point : l’engagement de l’Algérie vers le développement du gaz de schiste n’est pas lié à la réélection de Abdelaziz Bouteflika à un quatrième mandat. «Ce n’est pas une question d’homme mais de système», a précisé Amor Khelif.
T. H.