La Tribune 19/06/2014 Michel Cabirol

La guerre des drones tactiques est cette fois-ci belle et bien lancée. Entre Safran et Thales, elle couvait depuis plusieurs mois en coulisse. Et depuis peu de temps, Airbus Group a lui-aussi décidé de s'immiscer dans le mano à mano très, très chaud opposant Thales (Watchkeeper) et Safran (Patroller) en proposant le Shadow M2, une plate-forme de sept mètres d'envergure lancée par catapulte en coopération avec l'américain Textron. Pour l'heure, le Watchkeeper tient la corde, l'armée de terre, qui se forme déjà dessus et qui le veut absolument. Au plan politique, cette coopération opérationnelle et peut-être industrielle, permet de nourrir les accords franco-britanniques de Lancaster House (Traités de Londres).

14 drones tactiques achetés par la France avant 2019

L'Hôtel de Brienne a décidé en mai lors d'un comité ministériel d'investissement (CMI) de lancer une procédure d'appel d'offres avant la fin de l'année 2014 pour se doter de drones tactiques en vue de remplacer les drones SDTI (ou Sperwer de Safran) à l'horizon 2017, comme le veut l'armée de terre. Pourquoi un appel d'offres alors que l'armée de terre a déjà porté son choix sur le Watchkeeper et qu'elle a poussé très loin sa coopération avec son homologue britannique sur ce matériel ? Parce qu'il n'était pas possible pour la direction générale de l'armement (DGA) de passer un contrat de gré à gré avec le groupe électronique en dépit d'une étude très poussée des juristes de Thales et du ministère de la Défense pour éviter un appel d'offres. Cette procédure pourrait en tout cas éviter in fine tout recours juridique d'un groupe concurrent et repousser la livraison au-delà de 2017 des premiers drones.

La génération actuelle (SDTI) arrivera à obsolescence entre 2015 et 2017. Selon la loi de programmation militaire (LPM), de nouveaux systèmes de drones plus récents seront acquis pour disposer d'une quinzaine de vecteurs à l'horizon 2019 (14 exactement, ndlr), sur la trentaine prévue dans le modèle. Un marché évalué de source industrielle à entre 200 et 300 millions d'euros, selon l'AFP.

Le Patroller relancé ?

Chez Sagem (groupe Safran), on se réjouit évidemment de la tournure des événements. "Nous nous sommes beaucoup battus pour qu'il y ait un appel d'offre et nous remercions la DGA car cela sert beaucoup le Patroller, explique le directeur de la division optronique et défense de Sagem, Frédéric Mazzanti. C'est une chance économique car les drones tactiques font partie de notre cœur de métier. Enfin, c'est un marché sur lequel on veut être".

A la question de savoir si le Patroller aura sa chance face au Watchkeeper, "nous ne sommes pas en situation de dire que l'appel d'offre de la DGA sera biaisé mais il y a toujours un risque de servir de lièvre", assure-t-il. Mais, il rappelle que "le Watchkeeper a l'âge de ses artères, il est développé depuis plus de dix ans". Sous-entendu contrairement au Patroller, un drone tactique de nouvelle génération dont un prototype vole déjà avec l'autorisation de la DGA.

Sagem présent dans les drones depuis 25 ans

Sagem rappelle également son expérience acquise depuis 25 ans dans le développement et la fabrication des drones tactiques et depuis neuf ans en opérations extérieures, principalement en Afghanistan. La filiale de Safran met également l'accent sur les succès à l'exportation du Sperwer, le nom du SDTI vendu à l'international (Pays-Bas, Danemark, Suède, Canada et Grèce)."Alors que nous sommes des industriels depuis 25 ans dans cette filière, nous ne sommes pas reconnus, regrette Frédéric Mazzanti. Nous pensons que nous sommes vertueux, nous avons investi deux fois sur fonds propre pour développer le Sperwer et le Patroller".

Le groupe revendique déjà pour le Patroller, qui pourra être armé si le client le désire, "une grosse demi-dizaine de sollicitations à l'export". Et nouvelle pique en direction de Thales : "je ne croise jamais personne d'autres que les Israéliens et les Américains dans ces pays-là". Chez Thales, "agacé par ce dénigrement permanent", le directeur général adjoint des systèmes de mission de défense, Pierre Eric Pommellet, réplique que lui non plus ne croise pas de concurrents français à l'export. Ambiance...
Le Patroller, un produit "Made in France"

Sagem a également trouvé un angle d'attaque plus politique, le "Made in France". A l'exception du vecteur fabriqué par l'allemand Stemme (5 % de l'ensemble du système), la filiale de Safran assure que le Patroller sera fabriqué en France, notamment sur les sites de production de Sagem, à Poitiers, à Fougères (cartes électroniques) et surtout à Montluçon, et développé dans le centre de recherches d'Eragny-sur-Oise. Aujourd'hui, Sagem emploie une centaine d'emplois à la fabrication des Sperwer. Un succès du Patroller pourrait aider et à la création et au maintien de 250 à 300 emplois, dont la centaine qui travaille déjà sur le Sperwer. Sans un contrat Patroller, c'est donc ces emplois (actuels et futurs) qui sont menacés.

Car dans le même temps, Frédéric Mazzanti a rappelé que le Watchkeeper était un drone israélo-britannique et le Shadow M2 d'Airbus Group, américain. "Nous nous préparons à la consultation française et nous attendons les spécifications de la DGA", explique de son côté Pierre-Eric Pommellet. Mais il assure qu'il y aura des équipements français dans le futur Watchkeeper "évolutif" de l'armée de terre. Et de rappeler qu'il est le seul drone certifié et entré en service pour une durée de vie de 30 à 40 ans et il répond aux besoins de l'armée britannique. Pour des raisons économiques et de rapidité, il précise que le futur drone français devra "réutiliser l'existant".
Le Shadow M2 aura-t-il sa chance ?

Selon Sagem, le Shadow M2 ne devrait pas faire la course en tête. "Le marché ira vers des drones plus grands avec une souplesse d'emploi qui se résume à l'endurance, explique-t-on chez Sagem. Les drones plus petits comme le Shadow seront soumis à des concurrences trop sévères". Ce n'est pas ce qu'on pense chez Airbus Group. "Nous pensons que notre offre est substantiellement moins chère que toutes les offres sur le marché, une offre extrêmement attractive en ces temps de disette budgétaire", assure à l'AFP le directeur général d'Airbus Defense and Space France, Jean-Marc Nasr. Car Airbus Group va "concourir à l'appel d'offres qu'on espère que la Défense va lancer pour équiper des forces terrestres en drones tactiques" pour la reconnaissance du champ de bataille, a-t-il annoncé au salon de l'armement terrestre Eurosatory, qui se tient cette semaine au nord de Paris.

Le Shadow M2 est une plate-forme développée par Textron et qui a déjà un million d'heures de vol. L'Européen va y placer ses équipements "de manière à avoir une autononie complète sur la mission, sur la liaison de données et le contrôle du drone", a expliqué Jean-Marc Nasr.