Au moment où je tente cette chronique, il fait un temps à ne pas mettre un poète dehors. Oui, j’ai bien dit un poète. Pas un autre quidam. Le ciel est bas. L’horizon charrie, de son lointain, une couleur de vent de sable. Les nuages s’amoncellent, gris et menaçants. Un orage est à craindre. L’atmosphère est oppressante, l’oxygène est lourd. A ne pas mettre un poète dehors, il respire mal du cerveau avec cette ambiance maussade, triste et aphone.

Pourtant, les cafés reçoivent leur flot de consommateurs. Boissons chaudes ou fraîches, peu importe, pourvu qu’ils se taillent une bavette. Comme on est bavard, on ne se prive pas de redessiner le monde, de tailler l’Algérie en pièces, d’aligner les meilleurs éléments de l’équipe nationale et, ô miracle, de placer le Brésil champion du monde.

Le poète, lui, charrie sa peine, Job des temps modernes, comme s’il porte sur ses épaules toute la misère du monde. Peu lui importe le foot, il prête oreille, curieux, lui aussi, de cette religion qui prie dans un temple, à ciel ouvert, pour des milliers d’aficionados. Je vise, par là, les supporters. Les amoureux de la balle ronde, comme d’autres sont amoureux de la chkara, vous savez, celle qui cache sous sa noirceur les dinars de la corruption. Dans ces cafés maures, entre volutes de cigarettes agressives et tasses de café noir (pardon pour la répétition, c’est le français de chez nous), l’Algérien dissèque tout et rien, entre football et le reste.

Les Pays-Bas, ce pays du fromage, Amsterdam est la capitale, je crois, ont foutu une tannée à l’Espagne. Le poète a remarqué ces jeunes portant un t-shirt (est-ce la bonne orthographe, cher Mouloud qui m’asticote, non pour mon style, pour mon parcours) aux couleurs de l’Andalousie de mon cauchemar. Il n’y a que pour les Pays-Bas, exit l’Espagne. Ridiculisée cette équipe starisée à souhait. Oh le but de cette tête en or ! Une gestuelle insensée ! L’art du foot à son summum ! Le poète prête oreille, intrigué de cette passion qu’il ne s’explique pas. Il ne s’indigne pas. Il écoute, sagement. Et le tir de Robben ? La rage de vaincre, ya kho ! Ça n’élimine pas l’Espagne. Iniesta replacera l’Espagne au prochain match, il sera au second tour, pourquoi pas finaliste contre le Brésil ? Kahwadji, un thé maison et un verre d’eau.

Le poète veut leur dire : stop, arrêtez de vous goinfrer de foot, de café, de clope, de thé et d’eau de robinet. Demandez le dernier Boudjedra. Et les sujets du bac. Et l’Algérie. Et le bisou de Sadi à l’autre (un ponte du FIS, non ?) qui vient goûter au ketchup démocratique, à l’algérienne, vous en pensez quoi ? Halal ou pas ? Yadjouz aw la yadjouz ?

Le but d’Oscar est digne du Brésil de Pelé. Du bout de la chaussure, il pointe la balle et plante la banderille. Neymar, oui, c’est un grand joueur, il n’a rien fait lors de ce match. Pénalty ? Et alors ? Ma grand-mère (Allah yerhamha !) aurait pu le marquer.

Un orage éclate, dehors, apportant de la grêle en fortes rafales. Un laps de temps, la discussion s’arrête. Les regards sont braqués sur la route qui commence à s’inonder. Le tonnerre gronde. Le climat se dérègle, pensa le poète.

La discussion changea, illico presto, de cap. Chouf, ya kho, le boulot de la mairie. Les élus sont là pour notre bulletin, après, ils s’enferment dans leur bureau bunkérisé et oublient le peuple. Le peuple, c’est toi ? Oui, c’est moi ! Et je peux te le prouver, tout de suite, ya âbd Rebbi. Les avaloirs sont bouchés, il faut bien que l’eau du ciel aille quelque part. Le centre-ville est tout aussi bien indiqué. Kahwadji, un Vichy nature, bien frais, laisse-moi éteindre l’incendie qui est en moi (chers lecteurs, dites-le en arabe bien de chez nous, merci).

Les élus, les élus… Lpoulitik, il n’y a que ça dans vos bouches. Laissez-les vivre, nous avons bien voté pour eux, alors ? Entouma, ddirou kifhoum… Le poète n’en croit pas ses oreilles. Le peuple a changé de sujet, il disserte sur son quotidien, parce qu’il y a eu un orage. Machiavel doit ressusciter, il n’y a pas de discussion possible. Sur les hauteurs d’El-Mouradia, ils parlent Constitution. Ça ne s’arrête pas. Chacun y va de son laïus. Entre eux. S’écoutent-ils au moins ? Se parlent-ils au moins ? Les démocrates (negh l’opposition ?) se réunissent. Ils étaient tous là. Y compris ceux qui refusent toujours de dénoncer la violence terroriste. Avant de leur ouvrir la porte, de leur tenir le battant, qu’ils appellent ceux de la montagne à redescendre et à demander pardon.

Trop de démocratie tue la démocratie. Les politiques français discutent, sur les plateaux de télé, avec Marine Le Pen, la fille de son père, mais ne s’obligent pas aux bisous. Et autres mamours politiques. L’urne est un gage de la démocratie, pas une marmite fourre-tout. Un adversaire politique reste un adversaire politique. Le poète se gratte la tête.

Trop de versatilité lui donne des migraines. Du fond du café maure, il regarde le peuple s’agiter, discutailler, écartelé qu’il est entre foot et le reste. Il éprouve, soudain, un besoin impérieux de relire du Nazim Hikmet. De se servir une rasade de raï, un chouia de cheikha Remiti. De déclamer, au beau milieu de la chaussée, un poème de Mohand Ou Idir, le dernier poète errant. De prendre la poudre d’escampette. D’aller faire trempette à Surcouf, comme dans le temps où la mer avait son mot à dire.

Un Algérien rejoint le groupe des consommateurs. Le peuple du café maure se renforce. Il tire une chaise bruyamment et pose son auguste postérieur, en jetant presque son portable. Kech football, ya jemaâ ? S’gher yerrebhou, bi idni Allah. Les Diables rouges, laisse tomber, ils connaîtront le même sort que l’Allemagne. On a d’autres Madjer. D’autres Belloumi. D’autres Fergani… Tu rêves, ya Belka, un nul serait déjà un miracle. C’est à l’image du reste. Quel reste ? Notre école. Notre université. Notre politique. Yakhi défaitiste ! Tu n’es pas un Algérien, un vrai. Redjla, ya bounadem ! Wech, tu veux battre la Belgique b’redjla ? Tu oublies Oum Dourman ? On n’est champions de rien, soyons nous-mêmes, c’est déjà suffisant. Mahrez est le nouveau Garrincha. Tu as vu la vista de Djabou. Ce n’est pas suffisant, s’insurge Belka qui donne l’air d’avoir de l’ascendant sur le peuple «caféïen». On passera au deuxième tour, c’est écrit sur les tablettes d’El-Mouradia. C’est comme ça, c’est le mektoub. Mektoub, il faut y croire. On verra, l’Allemagne a bien écrasé le Portugal du Ballon d’Or, Ronaldo. Bentaleb vaut bien Muller. One two three viva l’Algérie !

Le poète se bouche les oreilles, c’est son droit. Comme il est du droit de chacun de s’exprimer, librement. Comme s’exprime, en ce moment, ce peuple qui se trouve en face. Il ne peut relire Hikmet, ni aucun autre poète. Le dernier roman de Boudjedra est sur sa table de chevet. Il ne peut déclamer le poème du poète errant, vaine gestuelle. Il ne dira rien à ses semblables, aujourd’hui. Il a de la peine à parler. Ni à réfléchir. Il n’arrive pas à faire la part des choses dans une Algérie indéchiffrable. Il règle le cafetier, quitte l’estaminet. Dehors, l’air est encore plus lourd. Le sol expurge une chaleur mortifère à esquinter un asthmatique.

Décidément, il fait un temps à ne pas mettre un poète dehors ; il n’a rien à faire dehors. Qu’il reparte donc au fond de ses utopies !

Youcef Merahi- Le Soir