Grandeur et dcadence de larbins du systme

Algrie : y a-t-il une vie aprs le pouvoir ?


10/06/2014
Jeune Afrique

Ils sont ministres, parlementaires, militaires Du jour au lendemain, ils ont perdu leur poste et les avantages lis leur fonction. Tous ces Algriens disent leur difficult tourner la page. Rcits.


Ce mardi 17 novembre 1987, Kamel Bouchama, alors ministre de la Jeunesse et des Sports, est en train de boucler sa valise pour senvoler vers Lagos (Nigeria), o il doit reprsenter son pays lors dun colloque international, quand il est convoqu sance tenante chez le prsident de la Rpublique, Chadli Bendjedid. Dans le bureau dEl-Mouradia, lambiance est dtendue. Les deux hommes, qui se connaissent fort bien, se tutoient. son ministre, alors g de 43 ans, le chef de ltat annonce tout de go : Kamel, tu fais du bon travail, je te lai toujours rpt. Mais je dois confier ton portefeuille un autre. Sois patient, tu auras de nouvelles responsabilits dans quelque temps.
De retour chez lui, le dsormais ex-ministre attend. Les mois passent. Et le prsident, qui dmissionne en janvier 1992, ne le rappellera jamais. Pas plus que les autres. Alors, Kamel Bouchama mesure le vide qui [l]entoure . Il se gave de films, compte les journes interminables , entrane femme et enfants dans une ambiance neurasthnique , fume beaucoup, souffre de migraines et de lumbago. Il reprend espoir en coutant amis et initis du srail lui prdire son retour imminent , se console en mariant son fils, replonge dans la dprime quand le tlphone ne sonne pas. Lattente durera quatorze ans. Jusquau jour o il est nomm ambassadeur en Syrie. Je men souviens trs bien, confie Bouchama. Ctait le samedi 12 mai 2001. Une rsurrection, aprs tant dannes de tourments et desprances.
De cette exprience, quil qualifie de purgatoire, Kamel Bouchama tirera un livre cathartique, Mmoires de rescap. Je lai crit pour raconter laffliction et les souffrances de tous les cadres de mon pays, dit-il. Ds quils ne sont plus dans les bonnes grces des dcideurs, ils sont jets sans remords et sans considration.

Y a-t-il une seconde chance aprs la disgrce ?

Est-il vraiment si dur de quitter le pouvoir, ses ors, ses avantages et privilges ? Comment passe-t-on du jour au lendemain du statut de prsident, ministre, ambassadeur ou haut cadre de larme celui de simple quidam ? La rupture est-elle brutale ou, au contraire, le dpart est-il synonyme de dlivrance ? Y a-t-il une seconde chance aprs la disgrce ? Enfin, est-il vrai que lon quitte le pouvoir riche et fortun ? Et quen est-il de la reconversion ?
Halim Benatallah, ancien secrtaire dtat charg de la Communaut nationale ltranger et ancien ambassadeur, na pas eu droit une audience mais un appel : celui du Premier ministre Ahmed Ouyahia. La conversation est brve : Le prsident a dcid de ne pas vous reconduire dans vos fonctions. Vous tes invit vous mettre en rserve de la Rpublique. Nomm en mai 2010, dgomm en septembre 2012. Ironie du sort, Ahmed Ouyahia, dsign chef du gouvernement en juin 2008 sur simple coup de fil du secrtaire particulier du prsident, sera remerci la mme date.

La perte du statut de ministre est vcue comme une honte

Jai reu la nouvelle avec un pincement au coeur, confie Benatallah. Ce nest jamais agrable de se faire congdier. Tout sarrte subitement. Il faut tout de suite prparer un projet de vie, ne pas se laisser aspirer par la vacuit qui sinstalle aprs la fin de fonction. Quitter le giron du pouvoir est un dchirement, ajoute celui qui fut ambassadeur Abidjan et Bruxelles. Certains sont anantis, car la perte du statut de ministre est vcue comme une honte et une dchance. Ceux qui saccrochent aux privilges dpriment, divorcent, tournent en rond dans lespoir dtre rappels. La reconversion est dautant plus difficile quen Algrie trs peu doccasions se prsentent pour rebondir en dehors du systme.
Fini donc la voiture avec chauffeur, les collaborateurs, le tlphone de service et le joli pavillon en bord de mer, la rsidence dtat du Club des Pins, louest dAlger. Lex-secrtaire dtat dmnage alors dans une maison en construction. Libre, il peut profiter de son temps pour voir grandir ses trois enfants - impossible jusque-l -, faire des randonnes dans le dsert, construire trois bungalows pour les mettre en location et crer un think tank spcialis dans le consulting international. Lopinion croit que, ds les portes du pouvoir franchies, on senrichit et quen sortant, a fortiori, on est millionnaire, commente Benatallah. Je me suis fait tout petit quand jai appris que mon neveu percevait 600 000 dinars [5 500 euros] par mois en tant que cadre dans une socit trangre base en Algrie alors que, membre du gouvernement, je touchais 250 000 dinars par mois.

Le pouvoir est addictif

Certains meurent davoir quitt le pouvoir , souffle Hocine Senouci, colonel la retraite, ex-pilote de chasse, attach militaire Tripoli, Rome et Bagdad avant de devenir directeur du centre culturel de Riadh el-Feth dans les annes 1980. Cest addictif pour certains, souligne-t-il. Ceux qui sont exclus des centres de dcision deviennent invivables, comme sils taient amputs dune partie deux-mmes.
Lotfi Boumghar, conseiller diplomatique durant trois ans auprs de lancien chef du gouvernement Ali Benflis, voque, lui, cette sensation de vide conscutive au dpart, puis la redcouverte de la vie de famille. Le pre ayant t absent du foyer pendant des annes, toute la vie des enfants est btie autour de leur mre, insiste Boumghar. Il faut donc la fois se rhabituer vivre avec les siens et se reconstruire professionnellement. Pour cela, lenseignement offre une chance de rebondir.
Dautres en ont tout aussi gros sur le coeur, mais prfrent garder lanonymat. Comme ce membre du protocole du prsident Liamine Zroual entre 1995 et 1999. Lev aux aurores - Zroual est son bureau parfois ds 4 heures du matin -, couch tard, il tenait lagenda du chef de ltat, prparait ses audiences et ses dplacements en Algrie et ltranger. Je voyageais beaucoup, menais une vie trpidante et psychologiquement harassante, confie-t-il. La pression est norme quand on gre la vie au Palais. La moindre petite dfaillance peut avoir des rpercussions trs importantes.
Interlocuteur oblig pour avoir accs au ras, cet ex-diplomate ctoie au plus prs ministres, gnraux, ambassadeurs, prfets, sous-prfets ou hommes daffaires. Les sollicitations nont pas manqu, confie-t-il. Jaurais pu moffrir tout ce que je dsirais, mais je nai jamais profit de ma position. Un ambassadeur sest un jour tonn que je ne sois pas devenu milliardaire. Jamais je naurais pu trahir la confiance que le prsident Zroual avait place en moi.

Quelques mois pour une radaptation

Aprs sept annes El-Mouradia, il quitte le Palais alors que le prsident Abdelaziz Bouteflika, lu en avril 1999, sy installe. Je suis pass dune priode dhyperactivit loisivet la plus totale, lche-t-il. Certes, il ma fallu quelques mois pour me radapter la vie en dehors du pouvoir, mais jtais trs content davoir dmissionn.
lincertitude du lendemain, aux journes languides et au tlphone qui reste muet sajoute lhumiliation. Pour lobliger quitter sa villa de fonction - les services de scurit lavaient contraint dy habiter en raison de la menace terroriste -, on lui coupe leau et llectricit. Aujourdhui, un pied Alger, un autre du ct de Barcelone, o il possde un appartement, lintress assure ne pas regretter sa vie dantan.
Pour Noureddine Bahbouh, 65 ans, lentre dans les arcanes du pouvoir commence l aussi par un appel tlphonique. Nous sommes en avril 1994. Le chef du gouvernement, Mokdad Sifi, lappelle : Vous allez prendre le ministre de lAgriculture. Cest lappel du pays, vous ne pouvez pas le refuser. Bahbouh obtempre, mais se garde dannoncer la nouvelle son pouse. Lorsque celle-ci lapprend, elle est sous le choc. Elle ne voulait pas de ce poste, soupire-t-il. Elle venait de perdre son pre, assassin par un groupe terroriste.

Profiter de la famille, voyager

Runions, voyages, visites sur le terrain, Conseil des ministres La vie de cet universitaire bascule. Dans les annes 1990, les ministres ne possdaient pas de grands moyens car les caisses de ltat taient vides, tmoigne Bahbouh. Ils percevaient un salaire de 56 000 dinars. Une misre par rapport au salaire actuel. Quand il est lu dput du Rassemblement national dmocratique (RND) en 1997, Zroual lui offre le choix entre siger lAssemble ou garder son poste de ministre. Il opte pour lhmicycle et devient chef du groupe parlementaire, qui compte 156 dputs. Je suis passionn par la politique, confie lancien parlementaire. Et ce nest pas dans le gouvernement que lon peut en faire ! Les ennuis commencent en 1998 quand son parti est somm de soutenir la candidature de Bouteflika. Il refuse. Nous ne sommes pas dans une caserne mais dans un parti politique , justifie lex-ministre. Cest la disgrce. Jai t exclu du Club des Pins, rvle Bahbouh. On ma retir la protection dont je bnficiais, ma voiture et mon tlphone de service. Fort heureusement, javais pris mes dispositions pour me protger.
Quen est-il de la vie loin du palais du gouvernement ? Avec son salaire vie de ministre et plus de 4 000 dollars (2 900 euros) de revenu mensuel en tant que consultant international, lancien homme politique se retrouve labri du besoin. Je suis plus panoui en dehors du systme que lorsque jtais membre de lexcutif ou de lAssemble, soutient Noureddine Bahbouh. Je peux profiter de ma famille, voyager et, surtout, je dispose dune vraie libert de parole. Aujourdhui, ministres ou dputs ont une mauvaise image dans lopinion. Le citoyen les considre comme des voleurs, des corrompus ou des incomptents.
Les hommes du Dpartement du renseignement et de la scurit (DRS) nont pas pour habitude de parler visage dcouvert. 70 ans, Chaabane Boudemagh, colonel la retraite, se sent dli de son devoir de rserve, mme sil refuse de dvoiler ses activits passes. Ingnieur en gnie mcanique, il a men des oprations clandestines ltranger pour le compte des services secrets avant dtre admis doffice la retraite en 1996. Alors quil envisage de crer un institut de renseignement et dintelligence conomique, des amis lui suggrent dinvestir dans la pche au thon. Avec une mise de 5,6 millions deuros, il acquiert deux thoniers en 2007. Jai exerc pendant deux ans avant dtre exclu de ce milieu par des lobbies lis au ministre de la Pche, raconte Boudemagh. Aujourdhui, je suis au bord de la faillite. Piqu par le virus de la politique, le colonel entre dans larne. Compte-t-il un jour rdiger ses Mmoires de baroudeur et de barbouze ? Cest un projet , rpond-il, un sourire nigmatique aux lvres.

Une enveloppe contenant des liasses de billets

Une vache ne retourne pas deux fois labreuvoir , a dit un jour Jacques Chirac, lancien prsident franais. Depuis son limogeage en plein Conseil des ministres parce que Abdelaziz Bouteflika lui reprochait dtre lami de la presse , Abdelaziz Rahabi, ministre de la Communication, a refus plusieurs reprises de diriger une ambassade ltranger. Dj ambassadeur au Mexique (de 1991 1994) et en Espagne (de 1994 1998), il se dit totalement indiffrent un quelconque maroquin et aux attributs y affrents. Jai t nomm ministre conseiller auprs du chef du gouvernement aprs mon viction, mais je nai jamais mis les pieds dans mon bureau, relate Rahabi. Alors que jtais en vacances en Espagne peu de temps aprs avoir quitt mes fonctions, le chef du gouvernement ma fait parvenir une enveloppe contenant des liasses de billets. Je lai renvoye sans jamais louvrir. Jimagine que cest une pratique en vogue, laquelle je nadhre pas.
Le dpart est un tremplin pour une nouvelle carrire , poursuit lex-ministre. Admis la retraite lge de 45 ans, il sest reconverti, lui aussi, dans lenseignement, peroit une pension de cadre suprieur et distribue lautre salaire aux oeuvres caritatives. Des regrets ? Je ne regrette pas davoir quitt le pouvoir, mais plutt de ne pas avoir men terme mes projets.

Au revoir et merci

Lorsquun ministre quitte le gouvernement, il a droit un salaire de 320 000 dinars (prs de 3 000 euros) pendant six mois. Sil dispose de solides appuis dans le srail, il peut continuer jouir de sa villa au Club des Pins, station balnaire rserve la nomenklatura. Une, voire deux dcennies aprs leur dpart, plusieurs anciens dignitaires y vivent encore. Mais si le dbarqu nest plus dans les petits papiers du rgime, il peut tre invit quitter rapidement les lieux, parfois sous la contrainte.
Si un ex-ministre cumule dix ans de fonctions attribues par dcret prsidentiel et vingt annes de travail, il bnficie dune retraite vie avec un salaire identique celui dun membre du gouvernement en exercice. En revanche, aucun texte de loi ou rglementation noblige un ancien ministre garder le silence. Redoutant les reprsailles, certains prennent leurs distances et attendent un ventuel retour en grce. Dautres, rares il est vrai, spanchent dans les mdias ou basculent dans lopposition. En raison de la nature sensible de ce corps dtat, le personnel diplomatique de haut rang est astreint quelques obligations : interdiction de sexprimer publiquement, de publier des ouvrages ou des tribunes et de collaborer avec des organismes trangers pendant deux ans.