En matière d’intégration Sud-Sud, la Tunisie veut réinventer son avenir en faisant de l’Afrique sa nouvelle frontière. Une Afrique, objet de toutes les rivalités mondiales mais aussi régionales. La dernière édition du forum économique organisé par l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) en fin de semaine dernière sur le thème «Tunisie et Afrique subsaharienne: stratégie pour une intégration durable» a donné le ton. Organisation, qualité des intervenants, engagement de haut niveau avec la présence du président Moncef Marzouki, du Premier ministre Mehdi Jomâa et une palette de ministres, d’invités africains très ciblés (Festus Moage, ancien président du Botswana, Moussa Ouattara, ministre des Enseignements secondaires et supérieurs- Burkina Faso, Youssouf Ouedraogo, ancien Premier ministre et conseiller de Donald Kabureka, président de la Bad), Jalloul Ayed (Groupe BMCE et ancien ministre de Finances-Tunisie), organisations stratégiques, professionnelles, chefs d’entreprises, diplomates, l’édition a fait le plein.

L’exemple marocain

La stratégie adoptée par le Maroc en matière d’ouverture vers l’Afrique, l’engagement à plus haut niveau illustré par les tournées royales dans le continent, a fait l’objet de toutes les éloges. La Tunisie veut faire comme le Maroc et lui emboîter le pas. Des intervenants africains mais aussi tunisiens ont exhorté les différentes institutions et organismes bancaires à être plus présents pour fluidifier l’investissement vers les pays d’Afrique subsaharienne comme c’est le cas pour le Maroc. Comme l’a signalé un représentant d’un centre de la stratégie d’investissement africain, la force du Maroc est de disposer d’Offices, d’institutions de coordination, d’institutions financières ayant une grande capacité d’instruction et de développement des projets. Un avantage comparatif de taille.

D’emblée, Ahmed Bouzguenda, président de l’IACE, a affirmé que l’orientation vers l’Afrique était «un choix mûrement réfléchi et pas un effet de mode. La Tunisie a beaucoup à apprendre de l’Afrique». Dans son discours, le président Moncef Marzouki a pour sa part insisté sur la nécessité d’activer l’intégration Sud-Sud en précisant que si la Tunisie s’est réveillée tard, elle peut rattraper le temps perdu. Le président a reconnu que le pays est prêt à renouer avec ses sources et a promis le renforcement de la diplomatie économique via une meilleure présence et la facilitation d’octroi de visas pour les ressortissants des pays subsahariens.
Le forum a été l’occasion de débattre de plusieurs thèmes phares dont le développement et marchés, la mobilité des personnes, la protection des investisseurs, l’accompagnement financier, les secteurs porteurs, mais aussi la diplomatie économique. Ce dernier thème a fait l’objet de vifs débats. Et pour cause, la diplomatie tunisienne reste peu présente sur la scène africaine. Tranchant avec le langage diplomatique, les intervenants n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère pour mettre en avant les limites de la diplomatie: problèmes de visas ou encore faiblesse ou absence de représentations dans plusieurs pays (7 ambassades tunisiennes seulement en Afrique contre 30 pour le Maroc et 30 pour la Turquie).
Pour sa part, Festus Moage, ancien président du Botswana, a souligné qu’il existe «des opportunités de développement commun. Il faut promouvoir une intégration entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne». Un avis partagé par Youssouf Ouedraogo, ancien Premier ministre et conseiller de Donald Kabureka, qui relativise cependant: «L’Afrique doit d’abord se connaître pour une meilleure intégration».

Rentrant dans le vif du sujet, Jelloul Ayed (ancien haut cadre du groupe BMCE Bank et ex-ministre des Finances tunisien) n’y est pas allé par quatre chemins: «L’Afrique et le Maghreb sont l’avenir de la Tunisie». Pour cela, des préalables sont nécessaires. Arrive en tête, une meilleure présence diplomatique. Ayed a dans cette lignée exhorté les autorités à mettre en place un partenariat public-privé diplomatique pour mieux percer sur le continent. Il a également insisté sur la nécessité de disposer de plateformes bancaires solides et fortes pour accompagner les entreprises tunisiennes, comme c’est le cas au Maroc. «Après l’installation de champions marocains de la Finance en Afrique, les grands groupes marocains ont immédiatement suivi», a-t-il rappelé.

D’ailleurs, cette question du financement de l’investissement et l’absence aujourd’hui en Tunisie de champions financiers aptes à accompagner les entreprises dans le continent a fait l’objet d’un grand débat au cours du forum. «Nous comprenons que les institutions financières tunisiennes, sous capitalisées, ne peuvent s’installer en Afrique. Mais il faut trouver des solutions dans ce sens car l’investisseur a besoin de soutien en matière de financement et d’accompagnement», s’est exclamé un représentant d’un centre stratégique africain.

Marzouki en tournée africaine

Dans quelques jours, le président tunisien Moncef Marzouki entamera une tournée africaine dans 4 pays dont le Gabon, le Sénégal, le Tchad. Il sera accompagné d’une forte délégation d’hommes d’affaires tunisiens. La visite sera l’occasion d’explorer les différents aspects de coopération entre les deux pays.
Au fil des heures, l’audience n’a nullement faibli. Jusqu’à la clôture assurée par Mehdi Jomâa, l’intérêt était là. Dans le fond, le forum a permis l’organisation de rencontres entre décideurs et investisseurs économiques. Il est intervenu à un moment crucial, marqué par la crise économique chez la plupart des partenaires commerciaux classiques de l’Afrique. Ce qui fait du continent une destination courtisée par les plus grandes puissances économiques. Les intervenants ont tous relevé que l’Afrique doit favoriser les échanges et les partenariats bilatéraux et régionaux. Néanmoins, tous étaient unanimes sur la justesse des stratégies à adopter. La coopération Nord/Sud n’est pas l’alternative à la coopération Nord/Nord. Elle en est le complément, qui viendrait conforter la compétitivité des pays.

Mais un forum tout seul ne fera pas de miracle en soi. Pour cela, une stratégie élaborée par le think tank de l’IACE a été présentée lors du forum, intitulée «Stratégie Tunisie Afrique renouvelée» (STAR). Elle est axée sur une coopération basée sur un partenariat durable et équitable en termes de développement humain, commercial, logistique et institutionnel. Elle a débouché sur 35 recommandations. La stratégie sera bientôt présentée aux autorités dans l’objectif est de mettre en place une feuille de route. Il est également questions de créer deux chambres de commerce, chargées respectivement des relations Tunisie-Afrique de l’Ouest et Tunisie-Afrique de l’Est.
- l'économiste