Dans la salle d'attente de l'hôpital Raphaël, au centre de Bagdad, Youssef fait comme si de rien n'était. «Pour l'instant, la situation est calme. Mais on est inquiet, on ne sait pas ce qui va se passer. On ne peut qu'attendre», confie ce jeune cadre, plutôt angoissé.
Comme lui, beaucoup d'habitants de la capitale, où le couvre-feu a été étendu de 22 heures à 6 heures du matin, retiennent leur souffle. Ils ont eu très peur de la fulgurante avancée des extrémistes sunnites, la semaine dernière dans les provinces du Nord. Ils ont maintenant le sentiment qu'un répit leur a été accordé avec la contre-offensive de l'armée régulière, qui contient les rebelles au nord de la capitale. Mais tous sentent confusément que ce n'est qu'une pause, avant l'assaut promis par les djihadistes sur Bagdad, centre de toutes les convoitises en Irak.
Selon une source occidentale, une centaine de voitures piégées seraient prêtes à exploser à travers la capitale. Dimanche, un engin explosif caché sur le bas-côté de la chaussée a fait neuf morts dans le quartier de Bab Sharji.
Les bastions chiites, comme Sadr City ou Kazamieh, sont les cibles privilégiées des radicaux sunnites. Faire exploser une ou plusieurs voitures en même temps, provoquer un mouvement de panique chez les forces de sécurité pour en profiter et attaquer Bagdad tous azimuts: le scénario semble écrit d'avance dans une ville habituée, depuis bientôt dix ans, au déchaînement de violences sectaires.
Si dimanche la vie semblait avoir repris son cours, la tension y était forte. Les très nombreux barrages militaires se sont durcis, entraînant des embouteillages monstres, et bien au-delà des ponts qui enjambent le Tigre.
Casqués, le visage souvent encagoulé, les soldats fouillent les coffres à la recherche d'engins piégés dissimulés. Ils ont le doigt sur la gâchette, prêts à parer à toute éventualité. Et signe supplémentaire de la guerre confessionnelle dans laquelle s'enfonce l'Irak, les fanions d'Ali, le héros chiite, ont réapparu aux points de contrôle de l'armée nationale. Quitte à rendre furieuse la minorité sunnite, déjà marginalisée par le pouvoir central.
Des milices chiites ont érigé des barrages

«Bien sûr qu'on a peur des djihadistes», soupire Hussein, un chauffeur de taxi. «Après ce qu'ils ont fait à Mossoul et à Tikrit, que vont-ils nous imposer maintenant?», se demande ce chiite qui prend fait et cause pour Nouri al-Maliki, le premier ministre pour lequel il n'a pourtant pas voté aux élections législatives du 30 avril. «Il est désormais le président de tous les chiites», renchérit Farid, son ami. «Lui seul peut nous défendre contre les radicaux sunnites de l'État islamique au Levant et en Irak», ajoute ce fonctionnaire qui songe à apprendre le farsi, la langue parlée en Iran. Car Farid en est convaincu: l'Irak unifié a bel et bien vécu. Tôt ou tard, Bagdad et sa population chiite aux trois quarts, ainsi que le sud du pays seront rattachés au voisin et protecteur iranien.
En attendant, après la fatwa de l'ayatollah Ali al-Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, les volontaires continuent de se mobiliser. «Rien que dans ma ville de Kut (à 100 km au sud de Bagdad, NDLR), 2.000 jeunes se sont inscrits samedi pour venir défendre la capitale», lance Ali, un commerçant venu faire soigner son épouse à l'hôpital Raphaël. «Et à Bagdad, jure-t-il, en se levant, ce ne sera pas comme à Mossoul ou à Tikrit.» Sous-entendu: la capitale peut-être attaquée par les djihadistes, elle ne tombera pas comme un château de cartes. Dans certains secteurs, des miliciens chiites ont commencé d'ériger des barrages. Face à cette militarisation, des sunnites préfèrent ne pas rentrer chez eux, redoutant de se faire intercepter à ces points de contrôle. Ils vont dormir chez un ami ou une connaissance en ville

le figaro