«Véritablement, on ne peut pas dire qu’il y ait de la valeur (...), à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié sans religion. On peut par de tel moyens acquérir du pouvoir mais non de la gloire.» (Machiavel, Le Prince)


En observant ce qui s’est passé ces derniers mois dans notre pays, il y a quelque chose d’irréel qui écume chaque coin de ce pays : on est frappé par le spectacle désespérant de ce système qu’on a souvent considéré, à raison, comme un ange noir et qui finit par distiller la pire des obscurités; on est frappé par cette résignation mortifère qui s’abat sur toutes les franges de la société lasses des combats éternels et factieux; on est frappé par ce mutisme délétère qui sert de corset mental à nous tous qui nous proclamons l’élite de ce pays avec suffisance et résonance.
A ce constat que tout patriote sensé est amené à formuler, quelques têtes pensantes et hérauts de la démocratie ratiocinant sur la décadence de notre pays nous assènent à hue et à dia, une fois les décantations achevées, que «C’est le peuple qui a voté, c’est donc le peuple qui est responsable et c’est au peuple alors d’imposer le changement», ultime syllogisme que tout esprit même à demi éclairé conviendrait qu’il soit dénué de toute intellectualité. Pourquoi rendre le peuple fatalement responsable de nos erreurs? Au lieu d’espérer que notre peuple, suffisamment éprouvé par tant d’années de violence , redresse la situation. Comment le pourrait-il d’ailleurs ? Demandons-nous quelles sont les raisons de nos échecs élitaires ? Pourquoi n’avons-nous pas su influer sur les instances de gouvernance et imposer la réforme? Pourquoi avons-nous nourri l’illusion populaire en un régime incapable d’évoluer qui survit par la distribution de la rente? Pourquoi avons-nous laissé croire en un avenir meilleur alors qu’on a la certitude que le présent est sans issue ?
C’est de notre échec qu’il s’agit, de sa raison et de ses conséquences et non celui de notre peuple. Aucun peuple n’est, à lui seul, responsable du destin de sa patrie. Le plus proche de nous avec lequel nous avons une histoire commune, c’est le peuple français et certains d’entre-nous avaient majoritairement suivi un Maréchal de 84 ans* auréolé d’un prestige immense qui l’a mené vers l’indignité de la collaboration. Lui qui avait fait «don de sa personne à la France» a instauré un régime qualifié de dictature pluraliste. A qui doutait, des affiches péremptoires proclamaient : «Êtes-vous plus Français que lui ?» ou encore «Connaissez-vous mieux que lui les problèmes de l’heure?» et d’autres sentences encore plus surréalistes.
Aux traditionnels attributs régaliens, le maréchal de France, chef de l’Etat ajouta des droits tout à fait inédits, même du temps des monarchies absolues. Cela ne choqua personne, ni les élus, ni les intellectuels. Il s’attribua ainsi le «devoir» de rédiger et promulguer, seul, une nouvelle Constitution. Il décida de désigner un successeur et d’autres «droits» qu’une démocratie élémentaire refuserait par respect du droit et de la justice à livrer à un homme seul, fut-il le meilleur. Pourtant, c’est ce qui se fit. Bien qu’aujourd’hui, rien ne nous permet de verser dans la confusion car il n’y a aucune analogie envisageable avec notre cas actuel. Il est «tout à fait clair» qu’il ne faut pas comparer l’incomparable, cela serait à juste raison une erreur impardonnable d’autant plus que cette partie de l’histoire du monde est ce qu’il faut toujours évoquer avec frayeur, anxiété et tremblement, par peur qu’elle ne se reproduise. Cependant, il n’est pas interdit, nonobstant les fausses similitudes et les parentés infidèles déjà soulignées, de noter que le temps ne supprime pas les nuances de l’histoire ni ne cache la vérité des événement et c’est quand on relie l’histoire, celle qui ne s’écrit pas, avec les inexactitudes que l’on comprend simplement que le président Bouteflika a rendu la plus mauvaise copie à la postérité qui puisse exister en dépit du fait que ce fut le seul président de la République à disposer d’autant de circonstances et de moyens.
Quand on revoit très succinctement le bilan et sans tomber dans les travers d’une comptabilité dialectisante du positif et du négatif, il est surprenant de constater qu’il a été à la fois, dès la première élection présidentielle et de loin, le meilleur candidat qu’ait connu l’Algérie indépendante et le président le plus éloigné des espoirs qu’il a suscités. Alors que tous s’accordent à dire qu’il est brillant, ses mandats n’ont le pays engagé ni dans la modernité ni ne l’ont mis à l’abri des crises multiformes. C’est ce que retiendra l’histoire. Une histoire qui sera inévitablement justicière, comme elle l’est toujours. Dans l’absolution temporaire, lorsqu’on est au pouvoir comme dans l’accusation plénière lorsqu’on n’y est plus, elle révélera ce que fut cet homme que tout destinait à entrer dans le panthéon aux côtés de ceux qui ont gravé leurs noms dans la mémoire de l’humanité et qui, finalement, ne sut pas le faire.
Le référendum présidentiel
Durant cette dernière élection du 17 avril 2014, toute une littérature amplifiée par des medias inféodés et par maints discours de laudateurs officiels ou particuliers, a donné des accents quasi idolâtres à cette campagne pour exalter le bilan du président et le présenter comme un sauveur prophétique, pour célébrer son «dévouement à la patrie», pour vanter l’allant et la sagesse du président, ou encore sa lucidité qui a permis à notre pays d’éviter le pire. Certains de ses ministres n’ont pas cessé de vaticiner et d’annoncer l’avènement d’une longue ère de bonheur alors que tous savent qu’elle ne viendra pas car nous en sommes incapables, notre pays ne produit que de l’énergie fossile périssable et des milliers de corrompus et ce n’est pas comme cela qu’un Etat moderne et prospère se construit. «Le prince dont le pouvoir n’a pour appui que des troupes mercenaires, ne sera jamais ni assuré ni tranquille; car de telles troupes sont désunies, ambitieuses, sans discipline, infidèles, hardies envers les amis, lâches contre les ennemis ; et elles n’ont ni crainte de Dieu, ni probité à l’égard des hommes» disait Machiavel (Le prince, 1513).
Cette campagne menée par des thuriféraires outrageusement serviles dont les harangues sonnaient comme des louanges staliniennes, ceux-là même qui, nourris par le système, ne savent pas que leurs coulées logorrhéiques font plus de mal au président qu’elles ne le servent —«Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent» disait La Rochefoucauld— et ne s’empêcheront pas, après que le président soit réélu, de continuer leurs bavasseries marchandes à la quête d’avantages, de bénéfices, de postes, de marchés dispendieux et toujours mal acquis. De l’autre côté, des citoyens révoltés, les «Macchabées de la résistance» tels que nous l’entendons dans l’histoire, ont continué à entonner leur refus d’un mandat d’excès qui succède déjà à un mandat de trop, le troisième issu lui-même d’un changement de la Constitution qui n’honore pas notre pays ni son histoire.
Et, pourtant, rien ne changera. Les complices continueront leurs besognes très bien rétribuées. Certains d’entre eux quitteront le cercle sûrement pour allégeance «mal rendue». Peut-être que Louiza Hanoune, telle Célimène qui sait manier le verbe et aime les traits d’humour burlesques lorsqu’il s’agit de nous parler d’impérialistes surréalistes qui veulent piller «son» Club des pins, finira par ne plus suivre Alceste dans sa fièvre potomanique du pouvoir. Les autres, inconnus de certains, finiront leurs tâches, méconnus de tous après avoir amassé le plus de dividendes possibles. Restera au milieu de tout cela une mêlée de facebookeurs et une équipe de Twitter qui continueront d’écrire, désespérés et nostalgiques d’une Algérie qui ne veut pas exister.
A l’élection présidentielle succédera une autre élection sur la Constitution ou tout autre projet indifférent car tout est possible en Algérie jusqu’au jour où les monstres devront s’entre-dévorer au milieu des ruines qu’ils ont causées car ce sera la fin. L’Algérie aura clos son cycle avec mérite, elle aura son «livre des records», record d’élections frauduleuses, record d’échecs économiques, record dans la corruption et la gabegie.
C’est cela, la malédiction post-coloniale de l’Algérie. Celle qui me fait dire que 130 ans de colonialisme abject ont fait moins de mal à notre pays que 50 années d’indépendance. Moins de mal, certainement, car 130 ans n’ont pas effacé l’identité algérienne, ni la volonté de nos élites, ni l’amour des Algériennes et Algériens de quelque origine qu’ils soient pour leur pays. Or, depuis l’indépendance, nous avons sacrifié la construction d’un Etat aux dépends d’un pouvoir ; ce qui a continuellement, grâce à la rente, nourri un pouvoir sans Etat. Qui pourrait aujourd’hui le contester ? Quel patriote sincère pourrait le nier ? La malédiction post-coloniale, celle que nous vivons aujourd’hui en raison de l’impéritie d’un système qui refuse la réforme, mènera le pays au désastre. Ce désastre n’est pas une fiction, il est là. Et sans être Cassandre, plus personne de sensé ne doute, qu’à ce rythme, l’Algérie dans trente ans n’existera plus. Alors que peuvent les intellectuels devant l’ampleur du désastre ? La question se pose mais, au moins, ne pas se taire où qu’ils soient et à quelque niveau que ce soit car si nous renonçons, ne nous y trompons pas, la fin de l’Algérie risque de précéder la fin de ce système. Nous perdrons alors à jamais un paradis faute de l’avoir aimé, protégé et bâti. Nos larmes ne suffiront pas alors à étancher notre souffrance. Et la malédiction sera vraie !

Nazim Benhabib



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