Devant la rue fraîchement pavée, Aderemi ricane. "Ici, c'était un véritable marécage, pour la bonne raison que nous avons regagné la terre sur l'eau. Et maintenant, ils nous ont construit une belle rue. Pourquoi, vous croyez ?" La réponse n'est pas très difficile à trouver : en lisière du bidonville boueux, à quelques dizaines de mètres, de petits immeubles vert kaki de cinq à six étages, aux toits de tuiles, sont entourés de hauts murs et de barbelés. "Les gens là-dedans paient 1,5 million de nairas par an (environ 6 780 euros), alors que les autres, autour, peuvent à peine allonger 5 000 nairas (22,6 euros) pour se loger. Petit à petit, ils nous chassent de chez nous, ils mettent des riches là où s'étendaient des maisons et des marchés. Bientôt, il n'y aura plus aucun endroit où habiter pour les pauvres, à Lagos", se désespère John, un voisin.

Difficile de dire combien d'habitants vivent à Makoko, le gigantesque bidonville de Lagos, la capitale économique du Nigeria. Depuis le Third Mainland Bridge, on distingue ses maisons sur pilotis, plantées dans la lagune. On estime que 200 000 personnes au moins vivent dans cette partie du bidonville, au moins 300 000 habiteraient celle qui a été regagnée sur la lagune. Une population fragile et une proie tentante pour les promoteurs, dans une ville comme Lagos où la pression démographique se conjugue à la rareté de la terre.


Toute une vie s'y est déjà organisée...

Ce matin, dans les rues boueuses, l'eau accumulée en une nuit de saison des pluies monte à la hauteur des roues. Des chants et des applaudissements sortent d'une église évangélique, une fillette totalement nue verse le contenu d'une bassine sur sa tête pour rincer le savon qui mousse sur son dos, à côté de ménagères qui cuisinent du riz, du poulet épicé et des bananes plantain. Les kékés, ces taxis-motos jaunes qui sillonnent Lagos, slaloment entre les flaques, tandis que des élégantes en talons, la coiffe assortie à leur robe, se frayent un chemin entre les ordures. Plus loin, des troncs d'arbres calcinés, renversés en travers de la rue, témoignent des violences de la veille.

"Nous vivions tranquillement, en paix, ici, depuis soixante ans et voilà que ces gens débarquent et nous disent que cette terre leur appartient, proteste Akinitimehin, chef du quartier. Regardez, ici, c'est une communauté qui se consacre uniquement à la prière, rien d'autre. Et ils veulent nous expulser !" Derrière la route, le quartier d'Ori-Oke s'est construit autour de la grande église Actes des Apôtres, dont le fondateur, Isaac Olola Olaremoye, repose dans un mausolée posé sur le terrain vague qui la jouxte. "Notre église a été fondée en 1962, explique Bamidele Ogunmayi, l'un des pasteurs. Les gens, ici, sont de l'État d'Ondo, des pêcheurs de la tribu Ilaje. Nous avons commencé par acheter 4 000 mètres carrés, mais un miracle a voulu que la communauté des fidèles s'étende. Il n'y avait que des serpents, de l'eau et des arbres, ici. Et en emplissant la lagune de sable, nous avons multiplié notre surface par cinq." Dès lors, qu'une riche famille revendique la propriété de terrain, "un camp pour Dieu, la Jérusalem du Nigeria !", l'indigne. Il aligne des dates, explique que le neveu du propriétaire de la première parcelle achetée réclame l'intégralité de la terre aujourd'hui, assure que le cas avait pourtant été tranché en 1980, mais qu'il a été rouvert par une juge... appartenant à la famille plaignante. Aucune solution de relogement, assure-t-il, n'a été proposée aux familles installées ici.

... mais les requins ont fini par faire venir la police

Difficile de recouper ces informations. Ce qui est sûr, c'est que la police a fini par venir, avec des bulldozers. Vingt véhicules, des hommes armés jusqu'aux dents, qui ont envoyé des gaz lacrymogènes, "même sur les femmes". Cécilia Balogun, 22 ans, est l'une d'entre elles. "Les policiers disent qu'ils sont nos amis, je sais maintenant que c'est faux. Ils n'ont même pas respecté les personnes âgées, ils tiraient sur tout le monde ! Ici, les gens sont diplômés, moi, j'étudie la comptabilité et j'ai lu nos lois, je l'ai dit à l'un d'entre eux, ils n'ont pas le droit de tirer sur nous comme ça !", s'indigne-t-elle.

Petit à petit, Makoko, l'un des poumons de Lagos, est grignoté par la "gentrification". La vie continue pourtant au marché aux poissons, où défilent les paniers chargés de pêche du jour. Même chose sur l'eau, où les hommes, souvent des tribus Ijaw et Egun, débitent les troncs de bois flotté qui s'accumulent dans la lagune. Lagos, "Centre de l'excellence", comme le proclame son slogan, entend regarder vers l'avenir. Pour les plus démunis qu'elle veut laisser sur le bord du chemin, il est pourtant hors de question d'oublier le passé. "Certains sont morts pour regagner cette terre, rappelle Bamidele Ogunmayi. Nous sommes prêts à verser notre sang pour elle." La rumeur dit que la police va revenir, les habitants l'attendent de pied ferme.

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